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La protestation sociale pacifique par l’action créatrice et la participation au mouvement maker

Qui l’eut cru! Plusieurs savants universitaires s’intéressent suffisamment à la culture Maker pour en discuter lors d’un symposium international qui s’est tenu à l’Université Concordia de Montréal les 18 et 19 novembre.

Ce symposium a fait suite à l’évènement Mini Maker Faire de Montréal dont vous pouvez avoir un aperçu :

Cette conférence est la première où des universitaires internationaux expriment conjointement leur perception et leur participation au mouvement maker.

Pour plusieurs d’entre eux, la culture maker encourage non seulement un certain renouveau pédagogique mais aussi une critique sociale et favorise la mise-en-place de politiques progressistes. Voici les points de vue de quelques uns d’entre eux.

En Chine, Silvia Lindtner, professeure adjointe à la School of Information de l’Université du Michigan.

La ville de Shenzhen, localisée en bordure de Hong-Kong est le plus grand centre mondial de production de composants électroniques. Il y a quelques années, Shenzhen était connue comme centre de copie et de contrefaçon sans créativité, où les idées créées ailleurs étaient produites en masse. Or, depuis 2014, des médias occidentaux, de Wired UK à Forbes, en passant par The Economist, célèbrent la ville de Shenzhen comme plaque tournante de l’innovation, la nommant « Hollywood for Makers » et « Silicon Valley of Hardware ».

Qu’est-ce qui a permis de changer l’image de Shenzhen comme exemple du retard de la Chine en matière d’innovations technologiques en un lieu où s’observent des alternatives au capitalisme néolibéral ? Le déplacement des idéaux techno-optimistes vers Shenzhen se manifeste principalement à partir de manifestations semblables au mouvement maker, par des bidouilleurs qui s’amusent à «hacker» non seulement des appareils, mais également des chaînes d’approvisionnement mondiales. Ces activités créatrices permettent le changement du rôle de la Chine dans la production technologique transnationale et mondiale.

À Vancouver au Canada, Garnet Hertz et les activités techno-créatrices comme outil de critique sociale

Garnet Hertz est titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en design et en arts médiatiques et professeur agrégé à la faculté de design et des médias dynamiques de l’Université Emily Carr of Art + Design de Vancouver. Il a présenté son ouvrage fait main Disobedient Electronics: Protest (2017).

Ce projet d’édition présente le travail des designers industriels, d’artistes électroniques, hackers et makers de 10 pays qui désobéissent aux conventions et mettent leurs talents et savoir-faire au service de la protestation sociale. Leurs travaux traitent des injustices sociales en général, allant de la discrimination comme les écarts de salaire entre les femmes et les hommes, la surexploitation du corps des femmes comme objet, les stéréotypes de genre ou les abus de pouvoir. Fabriquer des objets électroniques dans un makerspace peut être une forme de protestation politique.

Du Costa Rica, Tomás de Camino, un artiste qui est aussi un spécialiste de la biologie mathématique

Tomás de Camino travaille présentement à un projet d’art sonore expérimental où se rencontrent informatique, mathématique et fabrication numérique pour créer de nouveaux instruments sonores. Le mouvement maker a un impact important en Amérique latine, non seulement en tant que mouvement civil auto-organisé, mais également en tant que force de changement dans l’éducation et l’industrie.

Plusieurs communautés et petites entreprises s’approprient les technologies et créent leurs propres solutions. Au Costa Rica, la culture maker, avec ses technologies de fabrication numérique accessibles et universelles, commence à avoir un impact important dans le pays, tant en éducation qu’en entrepreneuriat et RD industriel.

De Toronto au Canada, David Gauntlett et une certaine critique de la culture maker

David Gauntlett est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’innovation créative et le leadership à la faculté de communication et de design de l’Université Ryerson de Toronto, Auparavant, il était professeur de créativité et de design et directeur de recherche à la Westminster School of Media, Arts and Design de l’Université de Westminster, au Royaume-Uni. Son enseignement et ses recherches portent sur les processus créatifs, la créativité auto-initiée et les cultures de fabrication et d’échange.

Il présente certains des thèmes de son livre Making is Connecting. Il s’intéresse en particulier à la manière dont la culture maker s’est développée au cours des dernières années.

Si to make est maintenant reconnue au sein de nos sociétés, il est surprenant qu’il s’agisse trop souvent d’une seule dimension de l’activité, centrée sur l’électronique et les robots. Nous devons réexaminer la manière dont nous pouvons concevoir une communauté de makers inclusive et diversifiée, englobant l’artisanat, la mode, la musique et toutes sortes d’activités créatives.

Une réponse de Barcelone, Josep Perello et la science citoyenne

Josep Perelló est professeur associé au département de physique fondamentale de l’Université de Barcelone. Il dirige le groupe de recherche OpenSystemsUB, qui se concentre sur la participation citoyenne et les pratiques artistiques comme moyen alternatif de faire de la science. Il travaille sur des systèmes complexes, en particulier dans des contextes sociaux et économiques. Depuis 2012, il collabore avec la direction de la créativité et de l’innovation de l’ICUB et la mairie de Barcelone pour renforcer les pratiques de science citoyenne dans la ville, à travers le Human Behavior et les projets Urban Bees. Conjointement avec la mairie de Barcelone, il met en place un office de la science citoyenne.

La science citoyenne est en plein essor. Plusieurs activités dans ce sens sont poursuivies en Europe, en Asie et en Amérique. La science citoyenne est une pratique de recherche à l’état sauvage. Elle se déroule hors des laboratoires isolés et la recherche devient pleinement publique. La science citoyenne permet de collecter des données et de construire des connaissances précieuses. Ces pratiques augmentent les connaissances grâce à la participation du citoyen non expert. Les pratiques participatives dépassent le contexte académique pour répondre aux préoccupations des citoyens. Les principes de la science citoyenne correspondent à l’esprit du mouvement maker.

De Californie, Joshua et Karen Tanenbaum, questionnent une certaine vision de la culture maker

Joshua et Karen Tanenbaum sont tous deux de UC Irvine. L’un est directeur du laboratoire Transformative Play Lab et l’autre est chercheure et programmeur spécialisé en intelligence artificielle, réalité virtuelle et culture steampunk / Maker. Leur thèse est que les visions futuristes concernant l’avenir de l’usage des technologies de fabrication personnelles (telles que les imprimantes 3D et les découpeuses au laser) projettent une image qui ressemblent davantage au Start Treck Replicator qu’aux technologies d’impression 3D limitées (et souvent cassées) actuellement disponibles pour l’utilisation occasionnelle.

L’expertise en ingénierie nécessaire et la sérieuse volonté de bricoler pour utiliser les technologies de fabrication personnelles disponibles aujourd’hui, en empêchent l’adoption à grande échelle et la possibilité de les orienter vers cet avenir fictif. Il semble donc préférable de développer des activités ludiques et non expertes à partir de ces technologies car selon eux, ce n’est pas demain que nous assisterons à une véritable révolution au sein des makerspaces.

De Montréal, Lynn Hughes et la Mise-en-scène maker

Lynn Hughes est chercheure, artiste et enseignante dans le domaine des médias numériques. Elle a co-fondé avec le Dr Bart Simon le Milieux Institute Art, Culture and Technology de l’Université Concordia. L’observation et l’étude des pratiques maker montre que souvent que le battage médiatique dépasse de loin les réels résultats de travaux. L’exemple le plus simple, bien sûr, est l’imprimante 3D, que plusieurs disent destinée à changer le monde, mais qui ajoute surtout à la pollution par la prolifération de production de bibelots de plastique.

Elle cite, Emile de Visscher qui, dans sa récente thèse de doctorat, Manufactures Technophaniques (L’ENSAD, Paris, 2018) présente l’imprimante 3D comme le proscenium d’un théâtre miniature. La mise-en-scène du processus d’impression 3D est souvent aussi importante ou même plus importante que les objets produits par la machine. Compte-tenu du problème de l’invasion des plastiques, cette question est particulièrement importante maintenant.

Darren Wershler et l’épineuse question de la propriété intellectuelle

Darren Wershler est titulaire de la Chaire de recherche sur les médias et la littérature contemporaine de l’Université Concordia et directeur du Residual Media Depot.
Il y a-il concordance entre la fabrication, la modification, la réparation et d’autres pratiques connexes et les efforts des gouvernements pour réglementer et encourager (ou décourager) la production culturelle ?

Des passe-temps comme la modification de consoles de jeux vidéo sont de plus en plus en contradiction avec les stratégies des entreprises qui tentent de regrouper légalement toutes les propriétés intellectuelles en un canal unique, géré avec précision, et accessible uniquement via du matériel propriétaire. Des pratiques et des droits de longue date comme le changement de format, le droit de première vente, la production de copies de sauvegarde, l’ingénierie inversée à des fins de recherche, la circulation de documents numériques dans les bibliothèques et même les réparations de base du matériel informatique sont maintenant menacés.

Les actions judiciaires récentes de Nintendo contre divers sites de partage ont suscité des commentaires sur la modification de logiciels, mais les retombées du récent procès de Nintendo contre le détaillant canadien Go Cyber Shopping n’ont suscité aucune attention en dehors des cercles juridiques. S’appuyant sur des exemples concrets tirés de travaux pratiques de modification de console effectués au Residual Media Depot, son exposé décrit les inévitables conflits avec la politique culturelle qu’un acte aussi simple que de retirer une vis de sécurité peut créer. Quel type de relation peut-on avoir avec nos produits? Une relation basée sur une curiosité active, un désir de comprendre la technologie de la boîte noire et la capacité de réparer ce que nous possédons – en un mot, la * durabilité * plutôt que la consommation. Il n’est pas dans l’intérêt public de laisser disparaître ces droits et ces pratiques acceptées.

Les makerspaces pour éduquer le plus grand nombre

Aux États-Unis, Kim Sheridan, professeure agrégée en psychologie de l’éducation et en éducation artistique à la George Mason University

Kim Sheridan dirige le laboratoire Learning in the Making et est l’une des co-directrices fondatrices du Mason Arts Research Center (Mason ARC). Ses recherches, principalement fondées sur l’observation de jeunes makers, étudient selon une perspective socioculturelle comment se produisent les apprentissages dans divers makerspaces. Elle concentre son étude sur les productions créatives à partir d’objets technologiques.

L’usage de ces technologies offre quantité de possibilités novatrices pour les jeunes issus de milieux traditionnellement défavorisés. Ses observations de l’apprentissage dans des makerspaces destinés à ces jeunes démontrent que ces derniers utilisent non seulement les outils numériques mis à leur disposition mais apprennent aussi à recourir à des organisations communautaires ou des réseaux sociaux pour résoudre des problèmes ou combler leurs besoins et leurs désirs.

Les makerspaces encouragent la débrouillardise des jeunes et les aident à imaginer et croire au futur. Ce qui est particulièrement favorable aux jeunes des communautés à faibles ressources financières.

De Montréal, Ann-Louise Davidson et une pédagogie novatrice centrée sur l’usage des technologies numériques

Ann-Louise Davidson est professeure agrégée en éducation et titulaire de la chaire de recherche de l’Université Concordia sur la culture maker. Son travail et ses recherches sont centrés sur la culture maker en éducation, l’inclusion et l’innovation sociale. Elle a créé www.educationmakers.ca, un projet ambitieux qui vise à développer une communauté inclusive et inter-générationnelle en éducation, comprenant des professeurs, des étudiants, des enseignants à laquelle participent des membres de la communauté.

La compartimentation de l’éducation est artificielle. On enseigne des matières scolaires séparées en disciplines pour préparer les apprenants à être des citoyens actifs au sein de la société. Les connaissances sont divisées en petits compartiments appelés cours, qui font partie de plus grands compartiments appelés programmes. Or, il n’existe presque jamais de situation dans la société où un problème soit résolu ou une tâche accomplie en s’appuyant sur un seul sujet.

Peut-on «hacker» la pédagogie traditionnelle en proposant des problèmes qui doivent être résolus en puisant dans les connaissances de différents domaines et qui nécessitent des compétences réparties ici et là au sein de la communauté ? C’est le genre d’activité et de questions auxquelles educationmakers s’intéresse.

Du Mexique, Jorge Sanabria et les compétences du 21ème siècle dans les makerspace

Jorge C Sanabria est responsable du programme d’innovation et professeur à l’Université de Guadalajara. Il se concentre sur le développement de méthodes de formation et d’évaluation des compétences du XXIe siècle dans les environnements de fabrication numérique et de robotique éducative. Il a veillé au lancement d’un réseau de makerspaces dans neuf écoles secondaires publiques à Jalisco, au Mexique et d’un laboratoire central de formation des enseignants. Il crée des cours pour améliorer les connaissances relatives aux compétences du 21e siècle dans le contexte de makerspaces.

L’établissement makerspace au sein d’un établissement public implique l’attribution d’un espace, d’installations, d’équipements, de la formation de responsables, de fonds de maintenance et, avant tout, la définition d’une modalité d’utilisation en relation avec les programmes scolaires. Cela implique de concevoir un maillage transversal qui tient compte la synergie entre les lieux, en termes de mise à jour de leur matériel et de leurs logiciels, la gestion des ressources en réseau et d’une interface générale pour l’échange d’informations ainsi qu’un référentiel pour définir et mettre en œuvre des objectifs pédagogiques. De même, le modèle doit proposer des projets accessibles à tou, tels que des compétitions, des collaborations ou des conférences, qui renforceront l’appartenance au réseau et contribuent à sa consolidation.

Une séance de brainstorming

Le lundi 19 novembre un atelier académique, une journée de réflexion et de discussion a suivi le symposium et avait comme objectif d’esquisser ensemble quelques perspectives de ce nouveau et riche domaine de recherche. Bart Simon, directeur de l’institut Milieux et professeur agrégé au département de sociologie et d’anthropologie, en a été le modérateur Cet évènement a été organisé par Ann-Louise Davidson, Bart Simon et Lynn Hughes, tous trois de l’université Concordia de Montréal.

Dans un premier temps, les participants à cette séance de remue méninge étaient invités à écrire sur un papillon adhésif (un post-it) un mot qui correspond le plus à leur conception de la culture maker et le placer au quadrant auquel il correspond le plus : éducation, design, sociologie, archéologie. Cet intéressant exercice fut suivi par un autre, où nous étions conviés à nous regrouper en petites équipes pour discuter d’une éventuelle définition de la culture maker. Que de mots! En voici quelques uns : diversité, inclusion, empathie, inspiration, échange, transformation de l’éducation, plateforme pour la créativité, résolution de problèmes, partage plus important que les outils, etc.

Un certain renouveau

Il y a des domaines où la transmission des connaissances évolue en fonction de l’évolution des connaissances et des technologies, la médecine ou l’ingénierie par exemple et d’autres en fonction des changements juridiques. Il s’agit de domaines de formation professionnelle.

Le mouvement maker me semble être un lieu où se renouvelle la recherche universitaire dans le domaine des sciences humaines. Éducation, sociologie et technologie s’y rencontrent.

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