INTERVIEW 🎙️L’intelligence artificielle générative bouleverse déjà les pratiques des collectivités, des écoles et des administrations locales. C’est le constat partagé par Mathieu Vidal, président de l’association Villes Internet, et Emmanuel Allard, membre du bureau en charge du numérique éducatif, invités de la rubrique « Portrait du Numérique ».
Mathieu Vidal est maître de conférences en Géographie et Aménagement à l’Institut national universitaire Jean-François Champollion d’Albi, adjoint au maire d’Albi en charge du commerce, de l’artisanat et du tourisme, ainsi que vice-président de l’agglomération délégué au développement économique et à l’innovation. À ses côtés, Emmanuel Allard, maire d’Allonne au sein de la communauté de communes Parthenay-Gâtine, suit particulièrement les questions liées au numérique éducatif au sein de Villes Internet.
Dès l’introduction, les deux élus ont replacé l’arrivée de l’IA dans une histoire plus large des transformations numériques de l’éducation. Comme auparavant Wikipédia, les moteurs de recherche ou les réseaux sociaux, l’IA oblige déjà le système éducatif et les enseignants à adapter leurs pratiques.
Mais selon eux, l’IA marque une rupture supplémentaire. Là où les outils précédents facilitaient l’accès à l’information, l’intelligence artificielle générative permet désormais aux élèves d’entrer dans une véritable conversation avec la machine et de produire des contenus de manière autonome.
« Les enseignants ont toujours dû s’adapter aux nouveaux usages numériques des élèves. L’IA accélère encore ce mouvement », résume Mathieu Vidal.
Le défi du « shadow IA »
Les deux représentants de Villes Internet alertent toutefois sur le développement rapide d’usages non encadrés de ces technologies dans les collectivités et les établissements scolaires.
Alors même que les décideurs débattent encore des bonnes pratiques et des cadres réglementaires, de nombreux agents publics et enseignants utilisent déjà des outils d’IA générative au quotidien, parfois sans politique de sécurité claire ni accompagnement.
Ce phénomène de « shadow IA » pose selon eux plusieurs questions majeures :
- confidentialité des données ;
- protection des informations publiques ;
- maîtrise des contenus produits ;
- dépendance aux grandes plateformes privées étrangères.
Pour Emmanuel Allard, il devient urgent de former les agents municipaux, les enseignants et les services publics locaux aux règles d’usage de ces outils.
« Interdire ne suffit plus. Il faut former, sensibiliser et construire des doctrines d’usage adaptées au service public », souligne-t-il.
Une modernisation des services publics… sous conditions
Les élus reconnaissent néanmoins le potentiel considérable de l’intelligence artificielle pour les territoires. Assistance à la relation usager, rédaction administrative, analyse documentaire, gestion énergétique, mobilité ou cybersécurité : les applications se multiplient déjà dans certaines collectivités.
Mais cette modernisation ne pourra fonctionner qu’à condition de préserver la confiance des citoyens.
Selon Mathieu Vidal, les habitants accepteront l’automatisation si celle-ci améliore réellement le service sans dégrader la relation humaine ni fragiliser la protection des données personnelles.
Les collectivités doivent ainsi trouver un équilibre entre efficacité technologique, transparence démocratique et souveraineté numérique.
Fractures territoriales et sobriété numérique
Les deux élus mettent également en garde contre le risque de nouvelles fractures territoriales. Les grandes collectivités disposent déjà d’équipes spécialisées en data, cybersécurité ou gouvernance numérique, alors que d’autres territoires peinent encore à recruter des compétences informatiques de base.
À cela s’ajoute désormais la question environnementale. L’IA repose sur des infrastructures très énergivores, parfois difficiles à concilier avec les politiques locales de transition écologique et de sobriété numérique.
Pour Villes Internet, l’avenir passera sans doute par des modèles plus sobres, plus spécialisés et mieux adaptés aux besoins réels des collectivités.
« Quelle collectivité numérique voulons-nous construire ? »
Pour Mathieu Vidal et Emmanuel Allard, l’enjeu dépasse largement la seule question technologique.
L’intelligence artificielle agit désormais comme un révélateur des choix politiques des territoires : rapport au service public, souveraineté numérique, inclusion, démocratie locale ou encore protection des données.
Le mandat municipal qui débute pourrait ainsi marquer une nouvelle étape : le passage d’expérimentations dispersées à de véritables stratégies territoriales de l’IA.
« L’enjeu n’est pas simplement d’introduire plus d’algorithmes dans les administrations, mais de construire une collectivité plus efficace, plus lisible, plus inclusive et plus démocratique », conclut Mathieu Vidal.
Les deux élus ont reconnu que la promesse d’un Internet plus citoyen, censé favoriser davantage de participation démocratique et d’interactions avec les habitants, n’avait finalement été que partiellement tenue. Reste désormais à savoir si les ambitions portées aujourd’hui par l’intelligence artificielle connaîtront un sort différent.





