Depuis 2024, les programmes de l’école et du collège sont renouvelés discipline par discipline et classe par classe. Un même professeur enseigne cette année deux architectures de programme différentes. Aucun des outils qu’on lui propose ne sait le prendre en compte.
Une réforme qui n’arrive pas d’un bloc
On parle des « nouveaux programmes » au singulier. Sur le terrain, ce n’est pas ce qui se passe. Depuis la rentrée 2025, les textes se remplacent par vagues, et chaque vague a son propre calendrier.
Le français et les mathématiques du cycle 4 ont été publiés au Bulletin officiel n° 10 du 5 mars 2026. Ils entrent en vigueur en cinquième à cette rentrée, en quatrième en 2027, en troisième en 2028. Un professeur de lettres qui a une cinquième et une troisième dans son service travaille donc, cette année, sur deux architectures de programme distinctes — et il les tiendra en parallèle pendant trois ans.
À l’école, c’est le même mécanisme. Les langues vivantes (BO n° 12 du 19 mars 2026), l’histoire-géographie (BO n° 22 du 28 mai) et les sciences et technologie (BO n° 24 du 11 juin) sont entrées en vigueur cette rentrée au CP et au CM1 uniquement. Le CE1, le CE2 et le CM2 restent sur les textes précédents jusqu’en 2027. Un professeur des écoles qui a un double niveau CP-CE1 applique donc deux programmes différents dans la même salle, pour les mêmes disciplines.
Ce déploiement par tête de cycle est parfaitement cohérent du point de vue de l’institution : il évite de faire changer de programme un élève au milieu de son cycle. Mais il produit, pour l’enseignant, une situation que personne n’avait à gérer il y a cinq ans.
Ce que ça change concrètement
En français, le changement n’est pas incrémental, il est structurel. Le cycle 4 n’est plus organisé par les quatre grandes entrées communes aux trois niveaux, mais par une perspective propre à chaque année, déclinée en entrées adossées chacune à un genre. En cinquième : « Éprouver, expérimenter ». Ce n’est pas une reformulation, c’est une autre façon de construire l’année.
En mathématiques, des notions descendent d’un niveau : les puissances, le développement et la factorisation, certaines équations arrivent en cinquième alors qu’elles étaient au-delà l’an dernier. Un exercice « niveau cinquième » écrit il y a douze mois n’est plus au bon endroit — sans que rien ne le signale.
Et c’est bien là le problème. Ces décalages ne produisent aucune erreur visible. Ils produisent des documents plausibles, bien rédigés, et hors sujet.
L’angle mort des outils
C’est ici que le numérique éducatif a un vrai rendez-vous manqué.
La plupart des outils de génération de contenus pédagogiques — et j’inclus les assistants généralistes que les enseignants utilisent massivement — raisonnent avec une granularité de « niveau » : collège, cycle 3, sixième. C’est déjà trop grossier. La bonne unité, depuis 2024, n’est ni la classe seule ni la discipline seule : c’est le couple classe × discipline, parce que c’est lui qui détermine quel texte s’applique.
Demandez « une évaluation de français niveau cinquième » à n’importe quel outil aujourd’hui. Vous obtiendrez quelque chose de correct — pour le programme de 2015. Non pas parce que le modèle est mauvais, mais parce que la question ne contenait pas l’information décisive : à quelle rentrée, dans quelle discipline, pour quelle classe.
Cette information existe. Elle est publique, datée, opposable. Elle tient dans un calendrier d’une page. Elle n’est simplement pas encodée dans les outils.
Ce qu’on peut demander à un outil
Je ne crois pas que l’enjeu soit de savoir si l’IA écrit de bons exercices. Elle en écrit d’acceptables, et c’est déjà beaucoup pour un dimanche soir. L’enjeu est ailleurs : est-ce que l’outil sait de quel programme il parle ?
Trois questions permettent de le vérifier en une minute, et je les pose à tout ce que j’installe :
1. Est-ce qu’il me demande la classe, ou seulement le niveau ? S’il ne distingue pas la cinquième de la troisième pour choisir son texte de référence, il ne peut pas être à jour.
2. Est-ce qu’il sait dire quel texte il applique ? Un outil sérieux doit pouvoir citer le Bulletin officiel sur lequel il s’appuie pour cette classe-là.
3. Est-ce qu’il connaît les limites hautes ? Savoir ce qu’il ne faut pas traiter à ce niveau est aussi important que savoir ce qu’il faut traiter — c’est ce qui empêche une évaluation de sixième de glisser vers la cinquième sans prévenir.
Aucune de ces trois questions ne porte sur la qualité de l’intelligence artificielle. Elles portent toutes sur le sérieux avec lequel le programme officiel a été encodé derrière.
Une fenêtre qui se referme
Il reste deux vagues à venir : 2027 pour le CE1, le CE2, le CM2 et la quatrième, 2028 pour la troisième. D’ici là, tous les enseignants du primaire et du collège vivront cette période où deux programmes cohabitent.
Ce sont deux années pendant lesquelles la question « quel texte s’applique à ma classe ? » sera la première à se poser, avant même « comment je différencie ? ». Les outils qui ne sauront pas y répondre feront perdre du temps à ceux qu’ils prétendent en faire gagner — et le pire est qu’ils le feront sans jamais paraître se tromper.
Source Article : Romain Pizzanelli
Informations sur l’auteur : Ancien professeur d’anglais en collège (REP+, académie d’Aix-Marseille), aujourd’hui développeur. Il édite ÉvalDiff, un générateur de documents pédagogiques adossé aux programmes français : Séance Séquence Evaluation Exercice Devoir Maison.





