DANS LE RÉTRO 🎙️Dès 2014, le philosophe Bernard Stiegler alertait sur les enjeux profonds de l’introduction du numérique dans l’éducation. Entre critique d’un modèle dominé par le marché et appel à une mobilisation des acteurs académiques, son analyse résonne encore fortement aujourd’hui.
Nous avons retrouvé l’interview que nous avions réalisée à l’époque à l’occasion de l’évènement des Journées du E-Learning à Lyon les 26 et 27 juin 2014.
Une transformation nécessaire… mais à reprendre en main
Pour Bernard Stiegler, l’introduction du numérique dans le système éducatif – de l’école à l’université – ne fait aucun doute : elle est indispensable. Mais encore faut-il en maîtriser les conditions.
À rebours des idées dominantes dans le numérique, souvent associées à des dynamiques “bottom-up”, le philosophe propose une approche plus nuancée :
le mouvement doit certes venir des usages, mais il doit être impulsé et structuré par une réflexion de haut niveau.
« Le problème aujourd’hui, ce n’est pas d’utiliser les technologies, mais de ne pas en interroger les fondements », explique-t-il en substance. Car, selon lui, le monde académique adopte trop souvent des outils issus du marché — moteurs de recherche, réseaux sociaux, plateformes — sans en questionner les logiques profondes.
De Galilée aux GAFAM : penser les outils avant de les utiliser
Pour illustrer son propos, Bernard Stiegler convoque une analogie éclairante : celle de Galilée.
Ce dernier ne s’est pas contenté d’utiliser la lunette astronomique telle quelle : il a contribué à en repenser les principes, transformant ainsi la physique elle-même.
Un parallèle direct avec le numérique actuel :
les outils ne doivent pas être de simples “produits sur étagère”, mais devenir des objets de réflexion scientifique et pédagogique.
« Ce ne sont pas les entreprises comme Microsoft ou Facebook qui doivent prescrire les usages éducatifs », insiste-t-il. Sans rejeter ces technologies, il appelle à un renversement de perspective : le marché ne doit pas piloter l’éducation ; c’est la connaissance qui doit orienter les usages numériques.
L’école de la République comme modèle d’innovation structurée
Le philosophe s’appuie également sur l’histoire de l’école française pour appuyer son analyse. L’œuvre de Jules Ferry(évoqué dans l’entretien) n’aurait pas été possible sans un contexte industriel favorable, notamment celui de l’édition scolaire.
Mais, rappelle-t-il, cette transformation n’a pas été laissée aux seuls acteurs économiques : elle a été structurée par l’État, les programmes, l’inspection.
Une leçon pour aujourd’hui : face à la révolution numérique, l’éducation doit de nouveau organiser, encadrer et orienter l’innovation, plutôt que la subir.
Vers une alliance entre recherche, industrie et pédagogie
Pour Bernard Stiegler, l’enjeu est désormais de créer un véritable écosystème d’innovation, associant :
- universités
- organismes de recherche (comme le CNRS ou l’INRIA)
- acteurs industriels
- monde éducatif
L’objectif : développer de nouvelles formes pédagogiques, notamment autour de la simulation, du jeu ou encore des environnements numériques d’apprentissage.
« Il faut mobiliser les scientifiques, leurs étudiants, leurs doctorants pour créer une innovation pilotée par la connaissance », affirme-t-il.
Une révolution comparable à la machine à vapeur
Le philosophe ne mâche pas ses mots : la mutation numérique est d’une ampleur comparable à celle de la machine à vapeur.
Face à cette transformation, il appelle à une mobilisation collective et courageuse. Car au-delà des outils, c’est une question de vision et de responsabilité.
« Nous sommes tous bousculés. Il faut apprendre à vivre dans cette bousculade et construire une cohérence », résume-t-il.
Redonner toute leur place aux étudiants
Autre point central de son analyse : le rôle des étudiants.
Pour Bernard Stiegler, ils sont trop souvent laissés à l’écart des transformations en cours.
Il alerte sur leur désarroi et appelle à les intégrer pleinement dans les dynamiques d’innovation : les mobiliser, les responsabiliser, travailler avec eux.
« On ne les prend pas suffisamment au sérieux », regrette-t-il.
Une responsabilité d’abord académique
Enfin, le philosophe renvoie les universitaires à leurs responsabilités.
Plutôt que de critiquer les décideurs politiques ou le manque de culture numérique des élites, il les invite à agir :
➡️ produire des idées
➡️ proposer des modèles
➡️ expérimenter
« Nous sommes payés pour produire cette culture », rappelle-t-il.
Une pensée toujours d’actualité
Plus de dix ans après cette interview, les propos de Bernard Stiegler résonnent avec une acuité particulière à l’heure de l’intelligence artificielle et des plateformes éducatives.
Entre fascination technologique et dépendance aux solutions du marché, son message reste clair :
👉 le numérique éducatif ne doit pas être subi, mais pensé, construit et porté collectivement.
Un défi qui, aujourd’hui encore, reste pleinement ouvert.





