À l’occasion des NetJournées organisées à Bischoffsheim dans l’académie de Strasbourg, mercredi 16 mars 2016, la chercheuse Anne Cordier proposait une conférence intitulée « Apprendre ensemble à Grandir Connectés ». Au cœur de son intervention : une remise en question du concept largement répandu de « digital natives », ces supposés adolescents naturellement compétents avec le numérique.
Ludomag vous propose ce sujet « dans le rétro » pour vous permettre de réfléchir sur le sujet… Ces propos sont-ils toujours d’actualité ?
Pour la spécialiste des usages numériques des jeunes, cette vision relève avant tout d’une construction sociale simplificatrice qui ne résiste pas à l’observation de terrain.
« Les digital natives n’existent pas »
Dès le début de son intervention, Anne Cordier déconstruit ce qu’elle considère comme un mythe éducatif et sociétal.
« Les digital natives, c’est une construction sociale », affirme-t-elle. Selon elle, cette représentation enferme les adolescents dans une catégorie homogène qui ferait disparaître les différences individuelles, sociales et culturelles.
Or, l’enquête de terrain raconte tout autre chose. Derrière l’étiquette générationnelle, la chercheuse observe au contraire une grande diversité de pratiques, de compétences et de rapports au numérique.
« Quand on va voir chacun, on se rend compte d’une grande hétérogénéité des pratiques et des usages extrêmement différents du numérique. »
Certains jeunes développent des usages avancés, d’autres restent très limités dans leurs compétences numériques. Tous ne possèdent ni les mêmes connaissances, ni les mêmes codes, ni les mêmes capacités critiques face aux outils numériques.
Un mythe qui fragilise parfois les enseignants
Cette représentation des adolescents comme « naturellement compétents » n’est pas sans conséquence dans les établissements scolaires.
Anne Cordier souligne que le mythe des digital natives agit autant sur les élèves que sur les enseignants eux-mêmes. Beaucoup d’enseignants finissent par penser qu’ils sont moins légitimes face à des élèves supposés maîtriser mieux qu’eux les outils numériques.
« Quand ils mettent en œuvre des projets engageant le numérique, certains enseignants disent : “À quoi je sers ? Ils n’ont pas besoin de moi.” »
Résultat : dans certains cas, les enseignants ont tendance à reléguer les productions numériques en dehors de la classe, considérant implicitement que les élèves sauront se débrouiller seuls.
Mais cette posture produit souvent l’effet inverse chez les adolescents, qui attendent justement un accompagnement pédagogique dans leurs pratiques numériques.
« Les élèves souffrent parfois de l’absence d’engagement de l’enseignant dans les productions numériques. »
Des jeunes capables d’une réflexion critique sur le numérique
Loin de l’image d’une jeunesse passive ou uniquement consommatrice, Anne Cordier décrit des adolescents capables de développer de véritables réflexions politiques et citoyennes autour du numérique.
À travers ses recherches, elle observe des lycéens qui s’interrogent sur les logiciels libres, l’accès aux œuvres culturelles, le téléchargement ou encore les communs de la connaissance.
Certains élaborent même ce qu’elle appelle une « politique numérique » personnelle.
« Un lycéen de 17 ans me parlait d’un véritable programme politique à inventer pour le numérique. »
Ces réflexions se construisent à travers les usages quotidiens des réseaux sociaux, des moteurs de recherche ou des plateformes culturelles, mais aussi via les débats médiatiques auxquels les jeunes sont exposés en permanence.
L’apprentissage informel, grand oublié du numérique éducatif
Autre idée forte développée lors de la conférence : l’importance de l’apprentissage informel.
Selon Anne Cordier, une grande partie des connaissances numériques des adolescents ne provient pas de l’école, mais d’expérimentations personnelles, d’échanges entre pairs et de recherches spontanées sur Internet.
« Ils parlent souvent de “jouer avec Google”. »
Les jeunes explorent, testent, tâtonnent, recherchent des réponses à leurs questions et développent progressivement des stratégies de navigation et d’apprentissage par essai-erreur.
Un fonctionnement qui rappelle d’ailleurs celui des jeux vidéo, univers avec lequel beaucoup d’adolescents sont familiers.
Cette logique expérimentale contribue selon elle à développer des compétences d’adaptation, de choix et de navigation dans des environnements complexes.
Une génération qui superpose les outils
Contrairement aux discours alarmistes annonçant l’abandon rapide de certaines plateformes au profit d’autres, Anne Cordier observe plutôt une logique d’accumulation et de spécialisation des usages.
Les adolescents utilisent plusieurs outils simultanément, chacun répondant à des besoins spécifiques : communication, information, sociabilité, divertissement ou militantisme.
« Ils superposent les outils avec des usages bien différenciés selon les situations. »
Ce fonctionnement révèle, selon la chercheuse, une véritable intelligence des usages numériques.
Les migrations d’un réseau à un autre obéissent autant à des effets de mode qu’à des logiques sociales : présence des adultes, appartenance communautaire ou recherche d’espaces plus personnels.
« On a besoin de vous »
Malgré l’omniprésence du numérique, Anne Cordier rappelle enfin une évidence souvent oubliée : les adolescents ne souhaitent pas remplacer les enseignants par les technologies. Au contraire, ses travaux montrent combien la relation humaine reste centrale dans les apprentissages.
« Le numérique ne peut pas remplacer la relation élève-enseignant. »
En s’appuyant sur les théories socio-constructivistes, elle rappelle l’importance des interactions, du langage et de l’accompagnement pédagogique dans le développement des compétences.
Et surtout, elle insiste sur un constat qui l’a profondément marquée au fil de ses recherches : jamais elle n’a entendu un adolescent déclarer que les enseignants étaient devenus inutiles.
Bien au contraire.
« J’ai été très touchée par ces adolescents qui me disaient : “On a besoin de vous.” »
À travers cette conférence, Anne Cordier invitait ainsi à dépasser les fantasmes technologiques pour revenir à une approche plus humaine, plus nuancée et plus réaliste des pratiques numériques des jeunes.





