En 2022, lors de la confĂ©rence d’ouverture de LUDOVIA#BE, le chercheur Denis Cristol invitait les acteurs de l’Ă©ducation Ă repenser les conditions de l’apprentissage collectif. Au-delĂ des outils et des dispositifs pĂ©dagogiques, il proposait de s’intĂ©resser Ă ce qui donne vĂ©ritablement envie d’apprendre ensemble.
Quatre ans plus tard, sa rĂ©flexion sur les « milieux apprenants » conserve toute sa pertinence. Retour sur une intervention qui questionne la place de l’enseignant, du collectif et du numĂ©rique dans les apprentissages.
Apprendre ensemble, ce n’est pas simplement apprendre Ă plusieurs
En octobre 2022, Denis Cristol, alors chercheur invitĂ© Ă l’UniversitĂ© Paris Nanterre et directeur de l’innovation et du dĂ©veloppement de l’Association pour le ProgrĂšs du Management (APM), ouvrait LUDOVIA#BE avec une confĂ©rence intitulĂ©e « Le dĂ©veloppement de l’apprenance collective ».
Au cĆur de son intervention, une question essentielle : qu’est-ce qui fait qu’un groupe d’individus dĂ©veloppe une vĂ©ritable envie d’apprendre ensemble ?
Car rĂ©unir des Ă©lĂšves dans une mĂȘme classe, les faire travailler en groupe ou leur proposer une plateforme collaborative ne suffit pas nĂ©cessairement Ă crĂ©er une dynamique collective d’apprentissage.
Pour Denis Cristol, l’enjeu est de dĂ©passer la simple juxtaposition des apprentissages individuels pour comprendre comment un collectif peut devenir, en lui-mĂȘme, un moteur d’apprentissage.
Cette rĂ©flexion s’inscrit dans ses travaux sur les territoires apprenants et l’apprentissage collectif, notamment dĂ©veloppĂ©s dans ses ouvrages Les territoires apprenants et Apprendre Ă apprendre ensemble.
Les quatre ressorts de l’apprenance collective
Pour comprendre ce qui pousse des individus Ă apprendre ensemble, Denis Cristol explore quatre dimensions complĂ©mentaires : l’intĂ©rĂȘt commun, la motivation intrinsĂšque collective, le flow collectif et l’attitude collective.
L’intĂ©rĂȘt commun : le point de dĂ©part du collectif
Tout commence souvent par un objet d’intĂ©rĂȘt partagĂ©.
Deux personnes qui portent leur attention sur une mĂȘme question, un mĂȘme problĂšme ou un mĂȘme projet peuvent progressivement construire une intention commune.
Denis Cristol mobilise notamment les travaux sur l’attention conjointe et ceux d’Ătienne Wenger sur les communautĂ©s de pratique.
Ces communautés réunissent des individus qui partagent leurs expériences, leurs connaissances et leurs difficultés pour progresser ensemble.
Dans le monde Ă©ducatif, cette approche fait Ă©cho aux communautĂ©s d’enseignants qui Ă©changent leurs pratiques, expĂ©rimentent de nouvelles dĂ©marches pĂ©dagogiques ou construisent collectivement des ressources.
Mais l’intĂ©rĂȘt commun ne suffit pas toujours. Encore faut-il qu’un vĂ©ritable dĂ©sir d’apprendre ensemble se dĂ©veloppe, nourri par les relations, les Ă©motions et les reprĂ©sentations partagĂ©es au sein du groupe.
La motivation collective : davantage que la somme des motivations individuelles
Autre dimension explorée par Denis Cristol : la motivation intrinsÚque collective.
La recherche s’est longtemps intĂ©ressĂ©e Ă ce qui motive un individu Ă apprendre. Mais qu’en est-il d’un groupe ?
Un collectif peut-il développer une motivation qui lui soit propre, dépassant les intentions individuelles de chacun de ses membres ?
C’est l’hypothĂšse avancĂ©e par le chercheur, qui souligne que ce domaine reste encore insuffisamment explorĂ©.
Dans une classe, cette question prend tout son sens : comment faire en sorte qu’un projet commun suscite une dynamique d’engagement qui ne repose pas uniquement sur la motivation de chaque Ă©lĂšve ?
Le flow collectif : quand apprendre ensemble devient une expérience partagée
Denis Cristol s’intĂ©resse Ă©galement au « flow », cet Ă©tat de concentration et d’engagement intense dans lequel une personne se trouve totalement absorbĂ©e par une activitĂ©.
Cette expĂ©rience, gĂ©nĂ©ralement Ă©tudiĂ©e Ă l’Ă©chelle individuelle, peut aussi se produire au sein d’un groupe.
Le flow collectif apparaßt lorsque les participants partagent un objectif, se sentent pleinement engagés et trouvent du plaisir à agir ensemble.
Le sentiment d’appartenance joue ici un rĂŽle dĂ©terminant.
Pour le chercheur, les individus doivent pouvoir se sentir acceptĂ©s dans leurs singularitĂ©s, autonomes et compĂ©tents, afin de s’engager pleinement dans une dynamique collective.
Une rĂ©flexion particuliĂšrement intĂ©ressante pour les enseignants qui cherchent Ă favoriser la coopĂ©ration et l’engagement des Ă©lĂšves.
L’attitude collective : construire une disposition commune Ă apprendre
Enfin, Denis Cristol Ă©voque la posture collective, c’est-Ă -dire la maniĂšre dont les attitudes individuelles et les dynamiques de groupe s’influencent mutuellement.
L’apprenance collective ne peut donc pas ĂȘtre rĂ©duite Ă une mĂ©thode pĂ©dagogique ou Ă une organisation du travail.
Elle rĂ©sulte d’interactions, de relations et d’expĂ©riences qui transforment progressivement les individus et le groupe auquel ils appartiennent.
De l’environnement d’apprentissage au « milieu apprenant »
C’est probablement l’un des passages les plus structurants de cette confĂ©rence.
Denis Cristol propose de distinguer trois notions souvent utilisĂ©es de maniĂšre interchangeable : le milieu de formation, le milieu d’apprentissage et le milieu apprenant.
Cette distinction permet de porter un autre regard sur les dispositifs pédagogiques.
Le milieu de formation : organiser pour transmettre
Dans cette premiĂšre approche, l’apprentissage repose sur un environnement organisĂ© par des professionnels.
Programmes, ressources, objectifs, parcours et évaluations structurent les activités proposées.
Le formateur ou l’enseignant conçoit les situations pĂ©dagogiques et organise les moyens nĂ©cessaires pour transmettre des connaissances.
Cette logique demeure largement présente dans les systÚmes éducatifs.
Le milieu d’apprentissage : faciliter les processus cognitifs
La deuxiĂšme approche s’intĂ©resse davantage Ă la maniĂšre dont les individus apprennent.
Il s’agit de crĂ©er des conditions favorables Ă la mĂ©morisation, Ă la comprĂ©hension, Ă la confiance en soi ou encore Ă la construction de stratĂ©gies d’apprentissage.
L’enseignant ne se contente plus d’organiser les contenus. Il cherche Ă faciliter les processus qui permettent Ă l’Ă©lĂšve de construire ses connaissances.
Le milieu apprenant : donner envie d’apprendre et de se transformer
Avec le milieu apprenant, Denis Cristol propose un changement de perspective plus profond.
Il ne s’agit plus seulement d’organiser des ressources ou d’optimiser des processus cognitifs, mais de crĂ©er les conditions dans lesquelles les individus dĂ©veloppent eux-mĂȘmes leur dĂ©sir et leur capacitĂ© d’apprendre.
Le milieu devient alors un espace vivant, construit par les interactions entre ses participants.
Il favorise l’Ă©mulation, l’entraide, la coopĂ©ration, les initiatives et la transformation rĂ©ciproque des individus et de leur environnement.
Pour Denis Cristol, un milieu apprenant se caractérise notamment par la diversité des interactions, les ressources disponibles et la liberté laissée aux participants pour construire leurs propres cheminements.
Autrement dit, un environnement ne devient pas apprenant simplement parce qu’il contient des ressources pĂ©dagogiques : il le devient par ce que les individus peuvent y faire, y expĂ©rimenter et y construire ensemble.
Quelle place pour le numérique dans les milieux apprenants ?
Cette réflexion prend une dimension particuliÚre dans le contexte de LUDOVIA#BE, événement consacré aux pratiques numériques en éducation.
En 2022, les Ă©tablissements scolaires et les organismes de formation avaient dĂ©jĂ largement expĂ©rimentĂ© les plateformes collaboratives, les classes virtuelles et les environnements numĂ©riques d’apprentissage, notamment Ă la suite de la crise sanitaire.
Mais Denis Cristol invite à dépasser une vision purement instrumentale du numérique.
Mettre Ă disposition des ressources en ligne, organiser des Ă©changes Ă distance ou multiplier les outils collaboratifs ne garantit pas, Ă lui seul, l’Ă©mergence d’une vĂ©ritable communautĂ© apprenante.
Ce qui importe, ce sont les interactions que ces dispositifs rendent possibles et la capacitĂ© des participants Ă s’en saisir.
Un espace numérique peut faciliter la coopération, permettre le partage de connaissances ou soutenir des projets collectifs. Mais il peut aussi rester un simple lieu de consultation de contenus.
La diffĂ©rence rĂ©side moins dans la technologie elle-mĂȘme que dans les usages, les relations et les initiatives qu’elle permet de dĂ©velopper.
Cette approche fait Ă©cho Ă une interrogation toujours actuelle : comment concevoir des environnements numĂ©riques qui ne se limitent pas Ă diffuser des savoirs, mais favorisent rĂ©ellement l’apprentissage entre pairs ?
L’enseignant, de transmetteur Ă facilitateur
La rĂ©flexion de Denis Cristol conduit Ă©galement Ă interroger le rĂŽle de l’enseignant ou du formateur.
Dans un milieu de formation, celui-ci organise les activités et les ressources.
Dans un milieu d’apprentissage, il cherche Ă faciliter les mĂ©canismes cognitifs et Ă donner du sens aux expĂ©riences.
Dans un milieu apprenant, son rÎle évolue encore.
Il devient un facilitateur qui accompagne les initiatives, soutient le dĂ©sir d’apprendre et adapte continuellement ses propositions aux dynamiques du groupe. L’enjeu n’est pas de disparaĂźtre derriĂšre les apprenants, mais de crĂ©er les conditions permettant Ă chacun de prendre une part active dans la construction des apprentissages.
Cela suppose d’accepter une certaine imprĂ©visibilitĂ©.
Car un milieu apprenant ne peut pas ĂȘtre entiĂšrement programmĂ© Ă l’avance : il se construit aussi Ă partir des interactions spontanĂ©es, des initiatives individuelles et des dĂ©couvertes collectives.
Cette conception invite Ă repenser les pratiques pĂ©dagogiques, en accordant davantage de place Ă l’autonomie, Ă la coopĂ©ration et Ă l’expĂ©rimentation.
Quatre ans plus tard, une rĂ©flexion toujours d’actualitĂ©
Revenir sur cette conférence de 2022 permet de mesurer combien les interrogations soulevées par Denis Cristol restent présentes dans les débats éducatifs.
Ă l’heure oĂč l’intelligence artificielle gĂ©nĂ©rative transforme les modalitĂ©s d’accĂšs Ă l’information et de production des connaissances, la question de l’apprenance collective prend mĂȘme une rĂ©sonance particuliĂšre.
Si les outils numĂ©riques permettent dĂ©sormais d’accĂ©der rapidement Ă une multitude de ressources, ils ne remplacent pas nĂ©cessairement les interactions humaines qui donnent du sens aux apprentissages.
Comment apprendre avec les autres plutĂŽt que simplement Ă cĂŽtĂ© d’eux ? Comment faire Ă©merger une intelligence collective dans une classe, un Ă©tablissement ou une communautĂ© professionnelle ? Comment donner aux apprenants davantage de prise sur leur environnement ?
Ces interrogations prolongent directement la réflexion proposée par Denis Cristol à LUDOVIA#BE.
Sa confĂ©rence rappelle surtout que l’innovation pĂ©dagogique ne repose pas uniquement sur les technologies, les dispositifs ou les mĂ©thodes.
Elle dépend aussi de notre capacité à créer des milieux dans lesquels chacun peut trouver sa place, partager ses expériences et contribuer aux apprentissages des autres.
Et si l’un des grands dĂ©fis de l’Ă©cole n’Ă©tait pas seulement d’apprendre aux Ă©lĂšves, mais de leur apprendre Ă apprendre ensemble ?
à revoir : la conférence de Denis Cristol à LUDOVIA#BE 2022
Retrouvez la confĂ©rence d’ouverture « Le dĂ©veloppement de l’apprenance collective », animĂ©e par Denis Cristol lors de LUDOVIA#BE 2022, dans sa retransmission vidĂ©o sur la chaĂźne YouTube de Ludomag.
Article rĂ©alisĂ© Ă partir du texte de l’intervention de Denis Cristol Ă LUDOVIA#BE 2022 – revoir l’article d’origine sur Ludomag





