Invité de l’édition 2018 de CLAIR, évènement francophone au Nouveau-Brunswick, Canada consacré à l’innovation pédagogique, Marius Bourgeoys avait proposé une conférence inspirante autour d’un concept qui dépasse largement les fonctions de direction ou de management : le leadership pédagogique. Une vision profondément humaniste de l’éducation qui replace chaque acteur du système éducatif au cœur du changement.
Ludomag, présent sur cet événement avait eu le plaisir de l’interviewer.
Dès les premières minutes de son intervention, le ton est donné. Pour Marius Bourgeoys, le leadership n’est ni un statut ni un poste. C’est avant tout une manière d’être.
« Toute personne qui influence, de près ou de loin, l’expérience d’apprentissage d’un élève est un leader pédagogique. »
Qu’il soit enseignant, directeur d’établissement, conseiller pédagogique ou accompagnateur, chacun possède une capacité d’influence qui dépasse largement son intitulé de fonction. Le leadership devient alors une responsabilité partagée, au service des apprentissages.
Le leadership ne se décrète pas, il se construit
Fort de son parcours d’enseignant, de direction d’école et d’accompagnateur pédagogique, Marius Bourgeoys s’appuie sur un modèle en cinq niveaux de leadership qu’il présente comme une progression plus que comme une hiérarchie.
Le premier niveau est celui du rôle institutionnel : l’enseignant dispose d’une autorité légitime, de règles à faire respecter et d’un cadre à maintenir.
Mais s’en tenir exclusivement à cette posture présente rapidement ses limites.
« Si la relation avec les élèves repose uniquement sur le fait de dire « je suis le patron, tu dois m’écouter », l’influence que l’on peut avoir sur leur développement reste très limitée », explique-t-il.
L’autorité demeure indispensable, notamment lorsqu’il s’agit de rappeler les règles ou d’assurer un cadre sécurisant. Mais elle constitue le point de départ, non l’aboutissement du leadership pédagogique.
Le niveau de l’enseignant fixe le plafond de ses élèves
L’une des images les plus marquantes de la conférence est celle du « couvercle ».
Selon ce principe, le développement professionnel et personnel de l’enseignant détermine en partie celui des élèves qu’il accompagne.
Autrement dit, un enseignant ne peut conduire ses élèves au-delà de ce qu’il est lui-même capable d’incarner.
Pour illustrer cette idée, Marius Bourgeoys utilise une comparaison simple : les consignes de sécurité données dans un avion.
En cas de dépressurisation, chacun est invité à placer son propre masque à oxygène avant d’aider son voisin.
Le parallèle est évident : un enseignant doit d’abord prendre soin de son propre développement, de son équilibre et de ses compétences avant de pouvoir accompagner pleinement celui des élèves.
Il ne s’agit pas de rechercher une perfection inaccessible, mais de conserver une posture d’apprentissage permanent.
« Si je m’améliore, mes élèves vont s’améliorer. »
Oser malgré l’inconfort
Changer ses pratiques n’est jamais confortable.
À travers plusieurs anecdotes personnelles, notamment autour de l’apprentissage du vélo avec sa fille, Marius Bourgeoys rappelle que toute progression passe par une succession d’essais, d’erreurs et d’ajustements.
Les enseignants ne sont pas différents.
Introduire une nouvelle pratique pédagogique, expérimenter une autre façon d’enseigner ou sortir de ses habitudes suscite souvent des inquiétudes.
La peur de ne pas réussir, de perdre le contrôle de la classe ou simplement de ne pas obtenir immédiatement les résultats espérés fait partie intégrante du processus.
Pour autant, il estime que cette zone d’inconfort constitue précisément le terrain sur lequel se construit le développement professionnel.
Plus les enseignants expérimentent, plus ils apprennent à apprivoiser cette incertitude qui accompagne toute innovation pédagogique.
Enseigner ou faire apprendre ?
L’un des passages les plus stimulants de la conférence porte sur la finalité même du système éducatif.
S’appuyant notamment sur les travaux du chercheur Sugata Mitra, Marius Bourgeoys invite à interroger un présupposé rarement remis en question.
Et si le système scolaire n’avait pas été conçu, à l’origine, pour favoriser les apprentissages ?
Selon lui, l’école a longtemps répondu à une logique d’organisation sociale visant à former des individus capables d’intégrer un système relativement homogène.
Or, ce modèle correspond de moins en moins aux réalités contemporaines.
L’enjeu n’est donc plus uniquement d’enseigner des contenus ou de mesurer la restitution d’informations, mais de créer les conditions qui permettent réellement aux élèves d’apprendre, de développer leur autonomie et de construire leurs propres compétences.
Cette évolution ne suppose pas nécessairement une transformation radicale de l’institution. Elle commence souvent par des ajustements dans la salle de classe.
« Nous sommes le système »
C’est sans doute la phrase qui résume le mieux la philosophie développée par Marius Bourgeoys tout au long de sa conférence.
Face aux difficultés du système éducatif, la tentation est grande d’invoquer les contraintes institutionnelles, les programmes ou les décisions ministérielles.
Lui choisit une autre perspective.
« Nous sommes le système. »
Sans nier les contraintes qui existent, il invite chacun à distinguer ce qu’il peut contrôler de ce qui lui échappe.
Dans chaque classe, chaque enseignant dispose d’une marge d’action.
Modifier une pratique, instaurer un nouveau climat d’apprentissage, changer sa posture, développer une relation différente avec les élèves : autant de décisions qui, accumulées à l’échelle de milliers de classes, finissent par transformer le système lui-même.
À l’inverse, se considérer comme un simple rouage impuissant conduit rapidement à une forme de résignation.
« Je préfère regarder les possibilités plutôt que de me convaincre qu’il n’y a rien à faire », résume-t-il.
Une conférence résolument optimiste
Tout au long de son intervention à CLAIR 2018, Marius Bourgeoys n’a cessé de rappeler que le changement éducatif ne repose pas uniquement sur les grandes réformes, mais aussi sur les choix quotidiens des professionnels de l’éducation.
Son message, profondément positif, invite les enseignants à considérer le leadership comme une disposition personnelle, fondée sur le service aux autres, le développement continu et la conviction que chacun peut contribuer, à son échelle, à faire évoluer l’école.
Une vision qui a trouvé un écho particulier auprès des participants de CLAIR, un événement où l’innovation pédagogique se nourrit avant tout de l’engagement des femmes et des hommes qui font vivre l’école au quotidien.
Revoir la publication de 2018 sur Ludomag la conférence dans son intégralité





