Point de vue

Numérique éducatif : Filles et numérique, mode d’emploi…

Le rapport “Faire de l’égalité filles-garçons une nouvelle étape dans la mise en oeuvre du lycée du XXIe siècle”  remis au ministre en juillet 2021 montre qu’il y a un faible nombre de filles dans les spécialités NSI (Numérique et Sciences Informatique) et SI (Sciences de l’ingénieur) alors que ce n’est pourtant pas le cas en mathématiques.

Ce constat « préoccupant » a fait l’objet de la table ronde qui a été animée par Muriel Brunet (Inria) et Alexis Kauffmann (DNE)à LUDOVIA#19 avec comme intervenants, Sophie Béjean (rectrice de Région académique Occitanie), Marie-Caroline Missir (Directrice générale Réseau Canopé), Aude Guéneau (Plume) et Dominique Quéré (IEN et IH2EF).

S’agissant des enseignements de spécialité, le choix des élèves prolonge les choix genrés initiés en classe de seconde. Dans l’ensemble, les filles font plus le choix d’enseignements littéraires et artistiques tandis que les garçons se tournent majoritairement vers les enseignements scientifiques. En 1re, les filles sont surreprésentées par rapport à leur poids d’effectif en HLP (plus de 78%), et en arts plastiques (77%), quasi équilibrées avec les garçons en mathématiques (de l’ordre de 50%) et sous représentées en NSI (18%) et SI (15,4%). En terminale, elles représentent 80% des élèves en HLP, 76,7% en arts plastiques, mais 41,8% en mathématiques (soit une baisse de 9 points par rapport à la 1re), 13% en NSI (soit une baisse de 5 points) un chiffre stable mais faible en SI.
(extrait du rapport page 9 concernant l’après réforme de 2018)

Isabelle Collet, informaticienne, enseignante-chercheuse à l’université de Genève, revient dans un article sur 40 années de politique “égalité” en éducation et constate que malgré les actions entreprises l’évolution est laborieuse et qu’on assiste même à des reculs notamment suite à l’abandon des ABCD de l’égalité.

Par ailleurs, les référents égalité filles-garçons n’ont pas l’impact escompté et il y a trop peu d’implication des chefs d’établissement.

Est-ce vraiment un problème ?

Le sujet des femmes et des filles dans la tech semble avoir une importance relative.
Pourquoi y a-t-il besoin de femmes dans le numérique ?
Est-ce urgent ?

Est-ce éthique d’écarter les femmes ?

Pourquoi ne sommes-nous pas tout autant préoccupés de la sous-représentation des hommes dans les métiers du care ?

Le numérique est très présent dans notre société, il l’organise et la modèle, les femmes sont exclues de ce secteur de pouvoir et d’argent. En effet, les premières fortunes mondiales sont dans ce secteur et sont toutes détenues par des hommes (Jeff Bezos, Bill Gates, Mark Zuckerberg, Larry Page).

On ne peut raisonnablement envisager de répondre correctement aux enjeux et sujets de puissance sans les femmes, il faut une mixité pour avoir conscience de tous les besoins et préoccupations de notre société. Il ne s’agit pas de simplement de rétablir un équilibre mais de travailler sur les biais  de genre pour éviter les stéréotypes et les points aveugles qui entretiennent une dynamique générant leur persistance et leur reproduction.

Il faut, de façon volontariste, travailler sur les codes de virilité omniprésents dans la tech, ils induisent l’idée que le domaine du numérique ne serait “pas fait” pour les femmes !

On pense souvent être non-discriminant.e, mais si on ne fait rien de spécial, on favorise de fait, inconsciemment, les garçons. Par exemple, la traduction automatique fonctionne mieux avec les voix d’hommes parce qu’il y a plus de jeux de données avec des voix masculines, dans les voitures les femmes sont moins bien protégées car les dispositifs de sécurité sont testés et calibrés pour des corps d’hommes.

On a aussi tendance à oublier la question de la maternité qui produit un décrochage de la carrière des femmes à partir de 35 ans parce que les femmes elles-mêmes (et leur manager) anticipent la maternité.

D’un côté on observe dans notre société que les métiers qui se féminisent voient leur rémunération baisser, de l’autre on a un vrai problème d’emplois non couverts :

par exemple, il manque 10 000 ingénieurs en France chaque année… Promouvoir la mixité est à la fois un enjeu d’émancipation individuelle et une nécessité économique et sociale.

Malgré cela on entend souvent que cette promotion de la mixité se ferait forcément en causant du tort aux hommes, en les excluant. Or on peut tout à fait récuser cette idée reçue avec notamment les arguments suivants :

  • il y a des débouchés pour toutes et tous : argument économique
  • le souci de la mixité concerne les filles ET les garçons : bénéfice de pouvoir être valorisés aussi hors des stéréotypes pour les garçons
  • l’attention à la mixité fait aussi progresser la société sur d’autres discriminations : progrès social pour toutes et tous dans une société plus diverse
  • améliorer les conditions de travail pour les femmes (réunions plus tôt par exemple) est aussi bénéfique pour les hommes : aspiration commune à pouvoir mieux articuler vie pro et vie perso

Il faut redonner aux filles le goût des sciences, pour qu’elles puissent participer à relever les défis de notre société et s’en servir pour faire avancer leur pouvoir d’agir. Le déploiement de leur liberté se construit aussi via leur présence dans la tech, tout en bénéficiant à l’ensemble de la société, hommes compris !

Des pistes d’actions

Suite au rapport “Faire de l’égalité filles-garçons une nouvelle étape dans la mise en oeuvre du lycée du XXIe siècle” un groupe de travail sur les parcours genrés d’orientation a déterminé un plan d’actions avec 5 leviers dans la région académique Occitanie :

  • 1- Pilotage volontariste du niveau national au niveau de l’établissement, en cohérence avec la politique interministérielle d’égalité femmes-hommes (volonté politique, label égalité filles-garçons, semaine de l’égalité autour du 8 mars)
  • 2- Communication claire en direction des jeunes, via leurs médias (rôles modèles, sensibilisation des parents)
  • 3- Orientation proactive du lycée à l’enseignement supérieur, avec des mesures incitatives et pragmatiques (avec un objectif cible de 30% de mixité minimum dans toutes les spécialités)
  • 4- Pédagogie inclusive pour les filles et les garçons dans les programmes et dans la classe (valoriser les réussites des filles, travailler le Grand Oral comme levier de mise en confiance)
  • 5- Formation initiale et continue des enseignants et des cadres (avec notamment une sensibilisation aux stéréotypes de genre pour les membres des jurys et les acteurs de l’orientation)

Se donner l’objectif cible d’avoir d’ici 3 ans 30% de mixité dans toutes les spécialités et les filières en lycée pro, est ambitieux, peut-être va-t-il falloir passer par des quotas pour que ça bouge, en ayant en tête que les quotas ne sont pas des discriminations positives mais du rattrapage social.

Cette année il y a eu 19% de filles en NSI en 1ère et 14% en terminale avec un taux d’abandon des filles plus important que celui des garçons entre les 2 classes.

L’accueil des filles, dans les filières où elles sont peu nombreuses, doit se faire avec des perspectives intéressantes et épanouissantes, qui, comme pour les garçons, dépassent le simple cadre de la tech. Il faut s’appuyer sur le label égalité filles-garçons, la circulaire dédiée et des leviers d’actions très concrètes, sans oublier les parents.

Les référents égalité dans les établissements, les Dane, les équipes, les CPE et les chefs d’établissement doivent être mobilisés. Il faut éviter de se contenter d’événements ponctuels pour passer à des dispositifs qui accompagnent les filles sur le long terme dès la 4eme. Avant, la question est de transmettre des sciences et un numérique non genré. Les conseils de classe, les bulletins, l’orientation, les épreuves blanches… sont des points d’attention.

En effet, des progrès ne pourront être faits que si le champ d’action pour l’égalité est global et non seulement axé sur les choix de spécialités ou de filières. Il faut pouvoir envisager toutes les solutions possibles, comme des épreuves en non mixité, qui permettraient une meilleure réussite des filles (et des garçons ?), l’observation de la façon dont on gère et répartit la parole en classe via un “ami bienveillant”, l’accueil dans les entreprises pour les stages, mais aussi la question récurrente des toilettes, la préoccupation de l’éducation à l’égalité dès le primaire (sans oublier les enfants en instruction en famille)…

La formation à l’égalité filles-garçons est obligatoire en Inspé, mais il faut aussi former les membres de jurys aux stéréotypes de genre, il ne suffit pas que les jurys soient mixtes parce que les femmes les véhiculent aussi.

On devrait également être attentif à rappeler que des femmes ont été précurseures dans l’informatique et penser à travailler sur les imaginaires : le geek blanc, masculin qui crée sa startup dans son garage… via les séries notamment.

Pourquoi ne pas inventer et faire vivre des imaginaires français ? Comme la discipline SNT (Sciences Numériques et Technologie) concerne tous les élèves de seconde, elle est un espace adéquat pour travailler là-dessus même si cela doit idéalement avoir commencé bien en amont.

Concrètement

Pour les enseignants :

 

Pour les chefs d’établissement, l’IH2EF propose un parcours de formation “Agir pour l’égalité filles-garçons”

 

Rédaction: Stéphanie de Vanssay

Retrouvez la vidéo en direct de la table ronde, ci-dessous (Veuillez nous excuser pour le son de cette vidéo, parfois avec un bruit de fond, dû à des problèmes techniques rencontrées le jour de la table ronde…)
Filles et numérique, mode d’emploi…

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Aurélie Julien
Rédactrice Ludovia magazine et responsable programmation Université d'été Ludovia. Réalisation d'articles et de vidéos sur tout ce qui touche au numérique éducatif.

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