À l’occasion de LUDOVIA#BE, qui s’est tenu à Spa en octobre 2025, une table ronde a réuni Sophie Comte, fondatrice de Chut Magazine, et Sébastien Grau, membre du Conseil supérieur de l’éducation aux médias (CSEM) en Belgique. Ensemble, ils ont interrogé un sujet devenu central dans les débats éducatifs et politiques : la place des écrans et les enjeux de l’éducation aux médias à l’ère numérique.
Sortir de l’amalgame “écrans = médias”
D’emblée, Sébastien Grau invite à dépasser une vision réductrice du débat.
« L’éducation aux médias ne s’arrête pas aux écrans », rappelle-t-il.
Un écran n’est pas un média en soi, mais un support. Les médias, eux, sont multiples : presse écrite, bande dessinée, jeu vidéo, plateformes numériques, télévision… Réduire l’éducation aux médias à la seule question du temps d’écran revient à occulter la diversité des formats et des usages.
Si les politiques publiques ont tenté de normer les pratiques — notamment chez les plus jeunes — le CSEM défend une approche plus nuancée : ce n’est pas tant la quantité que la qualité des usages qui importe.
« Ce qui compte, c’est ce que l’on regarde, et comment on le regarde », souligne Sébastien Grau, appelant à apaiser un débat parfois excessivement anxiogène.
Des jeunes plus critiques qu’on ne le pense
Contrairement aux idées reçues, les jeunes ne seraient pas dépourvus de discernement face à l’information en ligne.
« Il faut arrêter de fantasmer les usages des jeunes », insiste Sébastien Grau.
Plusieurs études montrent que les adolescents doutent, vérifient et croisent davantage les sources qu’on ne l’imagine. Paradoxalement, ce sont souvent les adultes qui partagent le plus de fausses informations sur les réseaux sociaux. La peur du ridicule pousse les jeunes à questionner ce qu’ils voient et à se montrer prudents avant de relayer une information.
Le temps long n’a pas disparu pour autant : lorsqu’un sujet les intéresse, les jeunes savent lire des articles approfondis ou regarder des vidéos de fond. Le problème n’est donc pas l’écran, mais les logiques de captation de l’attention qui structurent certaines plateformes.
Le papier comme espace de respiration
C’est précisément sur ce point que Chut Magazine se positionne. Pour Sophie Comte, le papier joue aujourd’hui un rôle essentiel :
« Nous proposons un temps long, une bulle de réflexion dans un monde saturé de contenus courts et de notifications. »
Créé il y a cinq ans, Chut est un magazine trimestriel destiné d’abord aux adultes, enseignants et parents, qui souhaitent comprendre les enjeux du numérique : algorithmes, éthique, pollution numérique, discriminations, économie de l’attention… Sans tomber dans le catastrophisme, la revue cherche à questionner les dérives tout en valorisant des usages responsables et émancipateurs du numérique.
Cette démarche s’étend aussi aux plus jeunes avec Chut Explore, un magazine papier pour adolescents, diffusé dans les collèges, lycées et bibliothèques. Articles courts, bandes dessinées, quiz et formats ludiques permettent d’aborder les enjeux numériques en famille et à l’école.
Algorithmes, plateformes et démocratie
Au cœur des échanges, un enjeu majeur émerge : le rôle des plateformes et des algorithmes de recommandation.
Le scrolling infini, les bulles de filtres et l’économie de l’attention ne sont pas anodins. Ils influencent les représentations, les comportements… et parfois même les choix démocratiques.
Sophie Comte rappelle que derrière la question des écrans se cachent des enjeux bien plus larges : protection des mineurs, exposition à des contenus violents ou illicites, manipulation de l’information, souveraineté numérique.
Si certaines régulations européennes commencent à voir le jour, l’interdiction seule ne saurait suffire.
Éduquer plutôt qu’interdire
Pour Sébastien Grau, la clé réside dans l’éducation aux usages, dès le plus jeune âge :
« Même des enfants de 8 ou 9 ans sont capables de comprendre ce qu’est l’économie de l’attention. »
Plutôt que de diaboliser les écrans, il s’agit d’expliquer comment fonctionnent les plateformes, pourquoi certains contenus apparaissent dans un fil d’actualité, et comment diversifier ses sources d’information. L’éducation aux médias doit s’appuyer sur des règles construites avec les jeunes, basées sur leurs pratiques réelles, et non sur des représentations fantasmées.
Un chantier appelé à s’élargir
À l’heure où l’intelligence artificielle s’impose progressivement dans les usages numériques, les intervenants s’accordent : le chantier de l’éducation aux médias est loin d’être achevé. Entre opportunités pédagogiques et nouveaux risques, il nécessitera encore davantage de réflexion collective, de formation et de dialogue entre enseignants, familles, institutions et acteurs des médias.
Une certitude demeure : former des citoyens éclairés passe moins par la chasse aux écrans que par la compréhension des mécanismes qui les gouvernent.
Revoir toutes les tables rondes et articles de synthèse réalisé à l’occasion de LUDOVIA#BE, c’est ici www.ludomag.com/tag/ludoviabe



