À l’occasion de LUDOVIA Belgique Wallonie à Spa en octobre dernier, festival dédié aux pédagogies numériques, une table ronde a réuni trois expertes du numérique éducatif autour d’une question aussi simple qu’essentielle : se construire une culture numérique est-ce devenu un indispensable ?
Autour de la table, trois professionnelles aux parcours complémentaires : Nathalie Caclard, membre d’Edulab à Charleroi, engagée dans des actions d’inclusion numérique auprès de publics fragilisés ; Audrey Miller, directrice de L’École branchée au Québec, spécialiste de la formation des enseignants ; et Géraldine Wuyckens, enseignante à la Haute École Albert-Jacquard, en lien direct avec les futurs professionnels du secteur technique et industriel.
Au-delà de la technique, une culture à part entière
D’emblée, les intervenantes s’accordent : la culture numérique ne se limite pas à la maîtrise d’outils.
« Elle comprend certes des compétences techniques, mais aussi des dimensions sociales, critiques et citoyennes », rappelle Géraldine Wuyckens. Comprendre le fonctionnement des plateformes, analyser les usages, exercer son esprit critique et adopter des comportements responsables en ligne font partie intégrante de cette culture.
Audrey Miller va plus loin :
« Même si on choisit d’ignorer le numérique, il fait déjà partie de notre culture. Refuser de l’utiliser est en soi une posture culturelle. »
Dans une société désormais structurée par le numérique, l’enjeu n’est donc plus de savoir si l’on doit s’y confronter, mais comment.
Un outil d’intégration… ou d’exclusion
La table ronde met en lumière un risque majeur : celui de l’exclusion numérique.
Services bancaires, démarches administratives, accès à l’information, loisirs… le numérique est devenu incontournable. Pour Nathalie Caclard, cela impose une responsabilité collective :
« La culture numérique est un objet culturel à part entière. Elle nécessite médiation, accompagnement et politiques publiques fortes, notamment pour les publics en situation de handicap ou de fragilité sociale. »
Le numérique apparaît ainsi comme un puissant levier d’expression et d’émancipation, mais aussi comme un facteur potentiel de marginalisation lorsqu’il n’est pas maîtrisé.
Jeunes, adultes : des usages différents, pas une maîtrise innée
Autre idée reçue largement discutée : celle des “digital natives”.
Si les jeunes développent très tôt des usages numériques, cela ne signifie pas pour autant qu’ils possèdent une culture numérique complète.
« Ils maîtrisent certains outils, notamment les réseaux sociaux, mais pas forcément ceux attendus dans le monde académique ou professionnel », observe Géraldine Wuyckens.
Audrey Miller souligne également une dimension souvent négligée : les attitudes.
Créativité, collaboration, communication, éthique, respect des autres… autant de compétences qui ne sont pas innées et qui doivent être accompagnées, au même titre que les savoir-faire techniques.
Vers des communs numériques indispensables
Faut-il alors parler d’une culture numérique unique ou de cultures numériques multiples ?
Les intervenantes plaident pour une approche hybride : reconnaître la diversité des pratiques tout en construisant des socles communs.
À l’image d’une langue partagée dans une société, certains repères communs sont nécessaires pour dialoguer, réguler et vivre ensemble dans l’espace numérique.
Cela inclut la compréhension des cadres juridiques (RGPD, IA Act en Europe), des enjeux de liberté d’expression, mais aussi des différences culturelles et géopolitiques.
« On n’a pas tous le même Internet », rappelle Nathalie Caclard, évoquant les écarts entre continents, régimes politiques et modèles éducatifs.
Former des citoyens du monde numérique
Au fil des échanges, une conviction se dessine : la culture numérique est indissociable de la citoyenneté.
Éduquer au numérique, c’est former des citoyens capables de naviguer dans un monde complexe, d’exercer leur esprit critique et de comprendre les règles – explicites ou implicites – qui structurent les espaces numériques.
Pour les participantes, cette culture doit être transversale, présente dans toutes les disciplines et construite dans le dialogue entre générations.
« On apprend aussi des jeunes que l’on accompagne », souligne Audrey Miller. « La culture numérique se construit ensemble. »
Une question simple, des enjeux majeurs
En conclusion, cette table ronde de LUDOVIA#BE aura montré que la culture numérique n’est ni un supplément optionnel, ni un simple ensemble de compétences techniques.
Elle est à la fois personnelle et collective, locale et mondiale, façonnée par les outils dominants, les cadres réglementaires et les valeurs des sociétés qui les utilisent.
Un chantier en constante évolution, au cœur duquel enseignants, formateurs et médiateurs numériques jouent un rôle clé : transmettre, questionner, accompagner… pour que le numérique reste un espace de liberté, d’inclusion et de compréhension partagée.





