Laureline Lenevez travaille sur la façon dont les enseignants du premier degré appréhendent la problématique de la sobriété numérique dans leurs choix pédagogiques. Elle mène une étude exploratoire auprès d’enseignants du premier degré pour mieux comprendre la place du numérique à l’école au regard de son impact environnemental. Un appel à participation est lancé afin de prolonger la réflexion.
Appel à participation aux enseignants du premier degré par Laureline Lenevez, unité de recherche Techné, Université de Poitiers.
Des transitions qui s’invitent dans les choix du quotidien
« Est-ce que ça vaut le coup de lancer l’activité sur tablette aujourd’hui ?”
« Est-ce que j’imprime… ou j’envoie sur l’ENT ? »
« Est-ce que je passe par le numérique…ou est-ce que je peux faire autrement ? »
Ces questions, rarement formulées ainsi, apparaissent pourtant dans les pratiques numériques professionnelles des enseignants. Elles traduisent des choix du quotidien, souvent discrets, pris au fil des séances, mais loin d’être anodins.
Car, dans un contexte où les établissements scolaires sont engagés à la fois dans une transition numérique et une transition écologique, notamment à travers des cadres comme la loi REEN qui invite à former les élèves à un usage plus responsable du numérique, ces interrogations prennent une résonance particulière.
Ces enjeux ne concernent pas uniquement ce que l’on transmet aux élèves. Ils s’invitent aussi dans les choix ordinaires du métier, là où se jouent, de manière souvent implicite, des arbitrages complexes entre différentes priorités.
Éléments de terrain : un numérique omniprésent… mais un impact peu questionné ?
Dans les classes, le numérique occupe désormais une place bien réelle. Il permet de diversifier les activités, d’accompagner certains élèves, de faciliter l’accès aux ressources ou encore de répondre à diverses attentes institutionnelles. Mais son usage n’est pas neutre : il repose sur des équipements, des infrastructures, du stockage, des renouvellements de matériel, autrement dit sur un coût environnemental peu visible.
C’est précisément ce décalage entre usages et impact qui est au cœur de cette recherche, menée à l’université de Poitiers au sein de l’unité TECHNÉ, qui s’intéresse aux ressorts éthiques mobilisés par les enseignants d’école élémentaire lorsqu’ils sont amenés à arbitrer entre les opportunités éducatives des technologies et leurs coûts environnementaux.
Dans la première phase de l’étude, des entretiens menés auprès d’enseignants, entre fin 2024 et début 2025, montrent que cette dimension environnementale n’apparaît pas toujours de prime abord dans leurs discours[R1] . Lorsqu’ils parlent des usages numériques, ils évoquent plus spontanément d’autres préoccupations, tout aussi légitimes : le temps d’écran, le cyberharcèlement, la charge de travail, etc. Le coût environnemental du numérique, reste alors le plus souvent en arrière-plan.
Pour autant, cela ne signifie pas que « la sobriété numérique » soit absente de leurs préoccupations. Tous les enseignants rencontrés ont quelque chose à en dire, même lorsque le sujet n’est pas immédiatement formulé en ces termes[R2] . À titre personnel, beaucoup mentionnent une sensibilité aux enjeux écologiques à travers des pratiques comme le tri, la limitation de certaines consommations ou l’attention portée au gaspillage, notamment énergétique. Dans le cadre professionnel, cette sensibilité se traduit par une vigilance à l’égard des ressources : faire durer le matériel, le réparer, éviter de remplacer trop vite, réutiliser plutôt que jeter.
Ces préoccupations s’inscrivent également dans des dynamiques collectives par l’intermédiaire des établissements, souvent engagées dans des démarches comme le label E3D, qui donnent une visibilité croissante aux divers enjeux environnementaux. Autrement dit, même si l’expression de « sobriété numérique » n’est pas toujours mobilisée, les questions qu’elle recouvre sont bien présentes. Elles émergent toutefois de manière indirecte, fragmentée, et entrent en tension avec d’autres impératifs du travail enseignant.
Prolonger l’enquête : Explorer les choix du quotidien à l’épreuve des enjeux environnementaux
Les éléments issus des entretiens invitent à déplacer le regard : il ne s’agit pas uniquement de décrire des pratiques, mais de comprendre comment s’exerce cette éthique et comment se construisent les arbitrages, dans des situations où coexistent des logiques pédagogiques, organisationnelles et environnementales, sans pouvoir être pleinement conciliées.
Pour explorer ces situations, la seconde phase de l’étude [R3] mobilise le principe des dilemmes sacrificiels, dont le « dilemme du tramway » constitue une illustration classique en philosophie morale « Un tramway se dirige vers plusieurs personnes[R4] immobilisées sur une voie et qui seront percutées. En actionnant un levier, il est possible de le dévier vers une autre voie où se trouve une seule personne. Faut-il intervenir ? »
Transposé au contexte éducatif, cela permet d’interroger des situations ordinaires. Par exemple : faut-il proposer une activité numérique qui favorise l’engagement et la participation des élèves, mais qui implique un coût environnemental important ; ou privilégier une alternative plus sobre du point de vue écologique, mais potentiellement moins efficace au regard de certains objectifs pédagogiques ?
Dans ce type de situation, aucune réponse ne s’impose pleinement : chaque choix implique une perte. L’intérêt n’est donc pas de trancher entre le bien et le mal, puisque les finalités en jeu sont difficilement conciliables, mais de faire apparaître les arbitrages et les valeurs mobilisées, souvent de manière implicite.
À vous de jouer : que feriez-vous face à ces dilemmes ?
Vous êtes enseignant·e du premier degré ou futur·e enseignant·e du premier degré et vous souhaitez participer à cette étude en vous confrontant à nos dilemmes ?
Le questionnaire est accessible ici : https://survey.appli.univ-poitiers.fr/436352?newtest=Y&lang=fr
Il nécessite environ 10 minutes et est entièrement anonyme (aucune donnée permettant de vous identifier n’est collectée).
Le dispositif se déroule en trois temps :
- Une courte vidéo introductive, qui présente les consignes et le cadre de l’étude ;
- Cinq dilemmes éthiques, inspirés de situations professionnelles : Il ne s’agit pas de décrire vos pratiques réelles, mais simplement de réagir à des situations hypothétiques. Les scénarios sont simplifiés et présentés sans contraintes particulières (techniques, financières, matérielles, etc.) afin de vous permettre de vous positionner librement. Enfin, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses : chaque positionnement est légitime.
- Quelques questions complémentaires, pour mieux connaître votre rapport au numérique et aux enjeux écologiques.
Vous pouvez également partager ce questionnaire auprès de collègues[R5] enseignant·e·s du premier degré, ou plus largement dans vos réseaux professionnels.
Un grand merci pour le temps que vous y consacrerez et pour votre contribution.
[R1]de qui ?
[R2]« ces » termes ? Lesquels ?
[R3]Quelle était la première ?
[R4]et va les percuter
[R5]s’ils sont enseignants du premier degré
Source : Laureline Lenevez , doctorante unité de recherche Techné, Université de Poitiers.





