LUDOVIALES 2026 🎥 – Lors de la conférence qui s’est tenue mercredi 18 mars dans le cadre des Ludoviales, Serge Tisseron a livré une analyse approfondie et nuancée de l’intelligence artificielle, qu’il qualifie d’« acteur social embarrassant ». Une intervention qui dépasse les seuls enjeux techniques pour interroger notre rapport psychologique, social et éducatif à ces technologies.
Une technologie au carrefour de deux visions
Dès l’ouverture de son propos, le psychiatre rappelle que l’IA n’est pas une invention homogène, mais le fruit de deux visions historiques : celle de John McCarthy, qui voyait en elle un « résolveur de problèmes universels », et celle de Alan Turing, pour qui une machine devient intelligente lorsqu’elle peut se faire passer pour un humain.
« Aujourd’hui, la rencontre de ces deux définitions nous amène à considérer l’intelligence artificielle comme l’équivalent d’un humain extraordinaire », explique-t-il.
Un glissement qui n’est pas sans conséquence, notamment dans le champ éducatif, où l’IA tend parfois à être perçue comme une figure d’autorité.
Une illusion de supériorité… trompeuse
Pour Serge Tisseron, l’un des risques majeurs réside dans l’illusion de compétence générée par ces outils.
« L’IA nous donne souvent l’impression qu’on est des imbéciles », souligne-t-il, pointant la capacité des systèmes à proposer des réponses complexes et inattendues.
Mais cette apparente intelligence masque une réalité bien différente : « Le modèle de fonctionnement de l’intelligence artificielle […] peut produire des énoncés logiques, poétiques ou totalement absurdes. »
Entre biais, hallucinations et données non vérifiées, l’IA reste fondamentalement imparfaite, malgré son apparente fluidité.
Des risques bien réels : biais, manipulation et dépendance
Le chercheur insiste sur les dangers concrets liés à l’IA, à la fois technologiques et économiques. Parmi eux :
- les biais algorithmiques, parfois lourds de conséquences (notamment en santé),
- la propagation de fausses informations,
- la manipulation des utilisateurs,
- et la dépendance psychologique.
Il évoque également un phénomène préoccupant : « Beaucoup de gens cherchent avec leur IA un substitut maternel. »
Une relation affective qui peut conduire à une forme d’emprise, renforcée par des modèles conçus pour flatter l’utilisateur et capter son attention.
L’anthropomorphisme, clé de notre rapport à l’IA
Au cœur de son analyse, Serge Tisseron met en avant un mécanisme psychologique central : l’anthropomorphisme.
« L’être humain a tendance à attribuer aux machines des caractéristiques humaines », rappelle-t-il.
Ce phénomène, déjà observé dans les années 1960 avec le programme ELIZA, explique en partie pourquoi les utilisateurs accordent leur confiance à des systèmes pourtant faillibles. Mais aujourd’hui, cette tendance est amplifiée par les concepteurs eux-mêmes :
« Il y a […] un anthropomorphisme mensonger fabriqué par les concepteurs des IA de manière à nous y scotcher. »
Ne pas voir l’IA comme un outil, mais comme un collègue
Face à ces constats, le psychiatre propose un changement radical de posture.
« Il faut apprendre à traiter les IA comme des collègues et pas comme des outils. »
Pourquoi ? Parce que, contrairement à un outil classique, l’IA n’est ni totalement fiable ni prévisible. Elle comporte des biais, des erreurs et des logiques propres.
La considérer comme un « collègue » permettrait alors de développer une posture critique, faite de vigilance, de dialogue et de distance.
Un enjeu éducatif majeur
En filigrane, l’intervention pose une question essentielle pour l’éducation : comment former les élèves à interagir intelligemment avec ces systèmes ?
Entre fascination et méfiance, Serge Tisseron appelle à une prise de conscience collective : « On ne peut pas utiliser l’IA comme un outil […] puisqu’elle est bourrée d’erreurs. »
Un message fort, dans un contexte où l’intelligence artificielle s’impose de plus en plus dans les pratiques pédagogiques.
Aux Ludoviales, cette conférence aura marqué les esprits par son approche profondément humaine de l’IA. Loin des discours technophiles ou alarmistes, Serge Tisseron invite à repenser notre relation à ces technologies : ni outils neutres, ni entités intelligentes, mais des partenaires ambigus avec lesquels il faut apprendre à composer.
A propos de Serge Tisseron :
Psychiatre, docteur en psychologie HDR, Membre de l’Académie des technologies, créateur des balises 3-6-9-12, du Jeu des trois figures, de l’Institut pour l’étude des relations homme-robots (IERHR) et de l’Institut pour l’histoire et la mémoire des catastrophes (IHMEC). Co responsable du DU de Cyberpsychologie (Université de Paris Cité).
Derniers ouvrages parus : L’Empathie (PUF) ; La colère et le chagrin, d’une émotion intime à sa manifestation sociale (Albin Michel) ; Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes (Dir. Laffont).
A paraître le 02 avril , « Machines Maternelles »

Site: https://sergetisseron.com
A voir aussi :
Une série réalisée avec Serge Tisseron et Ludomag en 2012, à revoir ici 👉 www.ludomag.com/2024/02/26/dans-le-retro-le-education-sur-le-divan-avec-serge-tisseron
Retrouvez la conférence en intégralité en vous inscrivant aux Ludoviales 2026, jusqu’au dimanche 22 mars 2026! www.ludoviales.com





