Dès 2018, lors du salon EduSpot, le chercheur Franck Ramus plaidait pour une meilleure prise en compte des sciences cognitives dans les pratiques pédagogiques. Au cœur de son intervention : la mémoire, l’évaluation formative et le rôle que le numérique pourrait jouer pour aider les élèves à mieux apprendre. Sept ans plus tard, ses propos résonnent encore avec une étonnante actualité.
Comment les élèves apprennent-ils réellement ? Pourquoi certains retiennent-ils durablement une leçon tandis que d’autres semblent oublier rapidement ce qu’ils ont pourtant étudié ? Ces questions sont au cœur des recherches menées depuis plusieurs décennies en psychologie cognitive.
Invité d’EduSpot en mars 2018, Franck Ramus, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des sciences cognitives, avait consacré une conférence aux apports de la recherche sur le domaine « Apprendre à apprendre » du socle commun de connaissances, de compétences et de culture.
Son message était alors clair : de nombreux résultats scientifiques existent déjà pour améliorer les apprentissages, mais ils restent encore insuffisamment connus et utilisés dans les classes.
L’effet de test : un levier puissant pour mémoriser
Parmi les découvertes les plus solides issues de la recherche figure ce que les psychologues appellent « l’effet de test ».
L’idée peut sembler contre-intuitive. Lorsqu’un élève prépare un examen, son premier réflexe consiste généralement à relire plusieurs fois son cours. Pourtant, selon les travaux cités par Franck Ramus, cette stratégie n’est pas la plus efficace.
« Ce qui renforce le plus la mémoire, c’est l’effort de récupération de l’information », expliquait-il.
Autrement dit, tenter de restituer une connaissance, répondre à une question ou se tester soi-même favorise davantage l’ancrage mémoriel qu’une simple relecture répétée.
Ce phénomène a été observé dans de nombreuses études expérimentales et confirmé dans des situations réelles de classe, avec de véritables élèves et des contenus scolaires ordinaires.
L’évaluation comme outil d’apprentissage
Cette découverte conduit naturellement à repenser le rôle de l’évaluation.
Traditionnellement perçue comme un instrument de mesure ou de sanction, elle pourrait devenir un véritable levier pédagogique au service des apprentissages.
C’est tout l’enjeu de l’évaluation formative, que Franck Ramus défendait déjà à l’époque.
L’idée consiste à utiliser de courts tests réguliers non pour classer ou noter les élèves, mais pour renforcer leurs connaissances et leur permettre de mesurer leurs progrès.
Certaines expérimentations menées dans différents pays ont ainsi montré l’intérêt de commencer chaque séance par un court questionnaire portant sur les notions étudiées précédemment, puis de conclure le cours par une nouvelle série de questions sur les apprentissages du jour.
Quelques minutes suffisent pour consolider durablement les acquis.
Le numérique, accélérateur de l’évaluation formative
Si le principe paraît simple, sa mise en œuvre soulève rapidement une difficulté : comment multiplier les évaluations sans accroître considérablement la charge de travail des enseignants ?
Pour Franck Ramus, le numérique apporte ici une réponse particulièrement pertinente.
Les outils numériques permettent en effet d’organiser des évaluations courtes, fréquentes et surtout corrigées instantanément.
Cette immédiateté constitue un élément essentiel du processus d’apprentissage. Les recherches montrent que les retours doivent être donnés rapidement pour être pleinement efficaces.
Les questionnaires à choix multiples, administrés sur ordinateur ou tablette, offrent ainsi la possibilité à chaque élève d’obtenir immédiatement la bonne réponse, de comprendre son erreur et d’ajuster ses connaissances sans attendre plusieurs jours.
Parallèlement, l’enseignant dispose d’une vision globale des résultats et peut identifier rapidement les notions qui nécessitent d’être retravaillées.
Une logique proche du jeu vidéo
Au cours de l’entretien, un parallèle est établi avec l’univers du jeu vidéo.
Comme un joueur qui progresse niveau après niveau grâce à des retours constants sur ses performances, l’élève peut avancer dans ses apprentissages en recevant des informations régulières sur ses réussites et ses difficultés.
Sans aller jusqu’à transformer entièrement la classe en « serious game », Franck Ramus reconnaissait que cette logique pouvait renforcer la motivation et l’engagement des élèves.
L’objectif n’est pas de divertir à tout prix, mais de créer des situations où l’erreur devient une étape normale de la progression plutôt qu’un échec à sanctionner.
Sortir de la culture de la note
L’un des enjeux majeurs soulevés lors de cet échange concerne précisément le rapport à l’évaluation dans le système éducatif français.
Pour le chercheur, il est urgent de faire évoluer les pratiques afin de réduire la dimension punitive de l’évaluation.
Une note ou un score ne devraient pas être vécus comme une sanction, mais comme une information permettant à l’élève de comprendre où il en est et ce qu’il lui reste à apprendre.
Cette transformation ne passe pas nécessairement par la suppression des notes, mais par une réflexion plus profonde sur la manière dont les résultats sont communiqués et accompagnés.
L’objectif est de réduire le stress, les émotions négatives et le découragement qui peuvent freiner les apprentissages.
Apprendre aux élèves à apprendre
Au-delà des pratiques enseignantes, Franck Ramus insistait également sur la nécessité d’enseigner explicitement aux élèves les méthodes les plus efficaces pour apprendre.
Tous ne bénéficient pas du même accompagnement familial ni des mêmes stratégies de travail.
Certains découvrent très tôt l’intérêt des fiches de révision, des cartes mémoire ou des exercices de question-réponse. D’autres ne rencontrent jamais ces méthodes.
L’école a donc un rôle essentiel à jouer pour démocratiser ces pratiques et donner à tous les élèves les outils nécessaires pour réussir.
« Ce n’est pas inné », rappelait-il. « Et toutes les familles ne sont pas en mesure de transmettre ces méthodes. »
Apprendre à apprendre devient alors un objectif d’équité autant que de réussite scolaire.
Une vision toujours d’actualité
En 2018, les sciences cognitives commençaient à prendre une place plus visible dans les débats éducatifs, notamment sous l’impulsion du ministère de l’Éducation nationale.
Depuis, les recherches sur la mémoire, l’attention, la métacognition ou encore l’évaluation formative ont continué à nourrir les réflexions pédagogiques.
L’entretien accordé par Franck Ramus à EduSpot apparaît aujourd’hui comme une synthèse particulièrement éclairante de ces enjeux.
Son message demeure simple mais puissant : pour mieux apprendre, il ne suffit pas de relire. Il faut s’entraîner à retrouver l’information, accepter l’erreur comme une étape normale du progrès et transformer l’évaluation en outil d’apprentissage.
Autrement dit, apprendre à apprendre…
Revoir la publication de 2018, avec le lien vers la conférence de Franck Ramus dans sa intégralité.





