SYNTHESE 🎙️ À l’occasion de LUDOVIA, le 26 août à Ax-les-Thermes, la conférence « Notre souveraineté numérique, un débat crucial. Enjeux, initiatives et solutions », organisée par iDruide à l’attention des collectivités, a proposé de dépasser les discours de principe pour regarder en face les dépendances numériques européennes et, surtout, identifier les moyens d’agir. Infrastructures, logiciels, données, commande publique, cybersécurité ou encore éducation : la souveraineté numérique se joue désormais à tous les étages.
La souveraineté numérique est devenue un sujet omniprésent. Encore faut-il savoir précisément ce que l’on met derrière cette expression.
C’est sur ce constat que s’est ouverte la conférence. Plutôt que de chercher immédiatement une définition technique, les intervenants ont proposé de revenir à la notion même de souveraineté : la capacité à décider de ses propres règles, à préserver sa liberté d’action et à ne pas dépendre d’un tiers pour exercer ses choix fondamentaux.
Appliquée au numérique, cette définition conduit rapidement à une question inconfortable : sommes-nous encore réellement maîtres de nos outils, de nos infrastructures et de nos données ?
La référence à l’article premier de la loi Informatique et Libertés de 1978 prend ici tout son sens. Près d’un demi-siècle plus tard, la protection de l’identité humaine, de la vie privée et des libertés individuelles et publiques doit composer avec un univers numérique profondément transformé.
Une dépendance devenue géopolitique
Pendant plusieurs décennies, le développement du numérique a accompagné une mondialisation fondée sur l’interdépendance. Chaque région du monde devait pouvoir se spécialiser et bénéficier des innovations produites ailleurs.
Mais la nature de ces dépendances a changé.
Le numérique n’est plus seulement une affaire de performance ou de compétitivité. Les infrastructures, les plateformes, les logiciels, les systèmes de paiement et les données peuvent également devenir des instruments de puissance et de pression politique.
C’est l’un des fils rouges de la conférence : une dépendance technologique acceptable dans un environnement stable peut devenir une vulnérabilité majeure lorsque les rapports géopolitiques se tendent.
Les intervenants soulignent ainsi le poids pris par les entreprises technologiques américaines dans l’économie numérique mondiale et, parallèlement, l’affaiblissement relatif des acteurs européens. Cette concentration concerne particulièrement le logiciel, là où se concentre une part importante de la valeur créée par le numérique.
À cette dépendance économique s’ajoute une dépendance juridique. Les réglementations extraterritoriales américaines et les obligations pouvant peser sur les entreprises technologiques des États-Unis alimentent depuis plusieurs années les interrogations européennes sur la maîtrise réelle des données confiées aux grands fournisseurs internationaux.
La souveraineté numérique ne consiste donc plus seulement à se demander où sont stockées les données, mais également qui contrôle l’entreprise qui les traite, à quelles lois elle est soumise et qui peut, en dernière instance, lui imposer une décision.
La souveraineté ne se résume pas au cloud
Autre enseignement important de la conférence : raisonner uniquement en termes de logiciels ou d’hébergement serait insuffisant.
Même une organisation ayant fait le choix de Linux, d’un hébergeur européen et de solutions françaises reste dépendante d’une chaîne technologique extrêmement complexe.
Les équipements réseaux, composants électroniques, logiciels embarqués et technologies propriétaires constituent autant de maillons susceptibles de créer une dépendance.
Une intervention rapporte ainsi qu’une part très importante des équipements composant les réseaux demeure issue de technologies américaines. La construction d’une véritable autonomie ne pourra donc être que progressive.
La chaîne de valeur numérique s’étend en effet de l’extraction des matières premières au logiciel, en passant par les semi-conducteurs, la fabrication des équipements, leur assemblage, les réseaux et les infrastructures.
Vouloir être souverain partout et immédiatement serait probablement irréaliste. La question devient alors celle de la maîtrise des dépendances critiques et de notre capacité à disposer d’alternatives.
Open source : indispensable, mais pas invulnérable
La conférence rappelle également qu’une technologie ouverte n’est pas automatiquement synonyme de souveraineté absolue.
L’affaire de la bibliothèque XZ Utils, citée pendant les échanges, illustre cette difficulté. Une opération extrêmement sophistiquée avait permis l’introduction progressive d’une porte dérobée dans un composant utilisé dans l’écosystème Linux avant que celle-ci ne soit découverte juste avant une diffusion beaucoup plus large.
Au-delà de l’incident lui-même, l’exemple montre l’importance de la gouvernance des projets, de la maîtrise des chaînes de dépendances logicielles et de la capacité à auditer les technologies utilisées.
La souveraineté ne repose donc pas sur une technologie miracle. Elle implique une organisation, des compétences et une gouvernance capables de comprendre et de contrôler ce qui est utilisé.
L’État semble vouloir changer d’échelle
Après le diagnostic vient la question de l’action.
La conférence revient sur les nouvelles orientations présentées par la DINUM et sur la volonté de considérer davantage le numérique comme un secteur stratégique, au même titre que d’autres secteurs traditionnellement associés à la souveraineté nationale.
L’idée présentée est celle d’un changement qui dépasserait un simple renouvellement institutionnel : évolution des méthodes, coopération accrue avec la filière technologique et réflexion sur une véritable politique industrielle numérique.
La comparaison avec l’industrie de défense ou le programme Ariane revient dans les échanges.
Elle traduit une idée simple : les grandes ruptures technologiques nécessitent parfois des investissements et une prise de risque que le marché, seul, ne peut pas toujours assumer. L’État et les acteurs publics peuvent alors jouer un rôle de catalyseur.
Mais l’action ne peut pas venir uniquement de l’État.
Pour les intervenants, la reconquête d’une capacité d’action numérique passe nécessairement par une mobilisation simultanée des industriels, des administrations et des collectivités territoriales.
Les collectivités ont une arme : leur commande publique
C’est probablement l’un des messages les plus opérationnels adressés aux collectivités présentes à Ax-les-Thermes.
Chaque achat informatique constitue aussi un choix économique et stratégique.
Plusieurs initiatives présentées pendant la conférence cherchent ainsi à structurer une filière numérique européenne susceptible de répondre concrètement aux besoins des territoires.
Les collectivités disposent déjà de nombreux réseaux d’échange permettant de partager leurs expériences, leurs choix techniques et leurs évaluations de solutions. Les clubs et associations territoriales deviennent ainsi des lieux où une solution éprouvée par une collectivité peut bénéficier aux autres.
Le Comité stratégique de filière, les Interconnectés ou encore différents réseaux de collectivités travaillent parallèlement à l’identification des dépendances et à la construction de trajectoires permettant de les réduire. La conférence évoque notamment une démarche visant à définir des méthodologies communes : mesurer ses dépendances, identifier les briques alternatives disponibles et construire progressivement une feuille de route.
La commande publique constitue alors un levier essentiel.
Les collectivités peuvent intégrer dans leurs cahiers des charges des exigences relatives à la protection des données, à l’interopérabilité, au respect des réglementations européennes ou encore à la localisation et à la maîtrise des infrastructures.
L’enjeu n’est pas uniquement réglementaire.
Si la souveraineté numérique est considérée comme un bien commun, la dépense publique peut également servir à construire et consolider les alternatives dont les collectivités auront besoin demain.
Construire les solutions avec les fournisseurs
Une autre démarche présentée durant la conférence illustre une évolution intéressante de la commande publique : le dialogue compétitif.
Plutôt que d’acheter une solution figée disponible sur catalogue, cette procédure permet de confronter plusieurs acteurs aux besoins exprimés par la puissance publique et de les inviter à faire évoluer leurs produits et leurs feuilles de route.
L’exemple présenté autour de la région Occitanie vise ainsi à faire émerger une suite collaborative souveraine suffisamment complète pour constituer une alternative opérationnelle aux offres dominantes. La solution retenue a vocation à pouvoir être utilisée au-delà de la seule collectivité à l’origine de la démarche.
La logique change profondément : il ne s’agit plus uniquement de rechercher dans un catalogue une alternative européenne reproduisant exactement une solution américaine existante.
La puissance publique participe à la construction de l’offre dont elle a besoin.
En Ariège, la souveraineté commence par la fibre
La deuxième partie de la conférence apporte une illustration particulièrement concrète de cette philosophie avec l’expérience menée dans le département de l’Ariège.
Ici, la souveraineté numérique commence par les infrastructures.
Dès 2006-2007, le département a fait le choix de construire son propre réseau de fibre optique afin de compenser les limites d’un déploiement reposant uniquement sur la rentabilité des opérateurs privés.
L’objectif initial était notamment de réduire les inégalités territoriales d’accès au haut débit.
Près de vingt ans plus tard, la réflexion se poursuit.
La nouvelle délégation de service public ne consiste pas à reproduire le modèle historique. Le département souhaite y intégrer de nouveaux services, notamment autour de l’Internet des objets, mais également disposer de fibres reliant directement ses bâtiments et équipements.
Objectif : améliorer les débits et la sécurité, mais aussi reprendre une partie de la maîtrise technique de son propre réseau.
Les réponses à la consultation intègrent par ailleurs des équipements européens, dans un marché des infrastructures réseaux largement dominé par des acteurs non européens.
Mutualiser plutôt que subir
La souveraineté numérique peut aussi se construire à plusieurs.
En Ariège, le département, le SDIS et plusieurs syndicats du territoire ont commencé par élaborer un schéma directeur informatique commun afin d’identifier leurs besoins similaires.
Certaines applications ont ainsi pu être mutualisées.
Mais la démarche va plus loin avec la création d’un datacenter mutualisé.
Il ne s’agit pas de reproduire les gigantesques infrastructures des hyperscalers internationaux. Le projet assume au contraire une logique territoriale et pragmatique : construire une infrastructure adaptée aux besoins locaux, sécurisée et susceptible d’accueillir progressivement d’autres collectivités.
Le projet prévoit également une capacité d’évolution afin de pouvoir répondre à de futurs usages, éventuellement liés à l’intelligence artificielle.
Cet exemple illustre une conception très concrète de la souveraineté : posséder une capacité locale suffisante pour conserver des choix lorsque survient une crise ou une nouvelle dépendance.
Se préparer à la cyberattaque
Cette maîtrise des infrastructures ne peut être dissociée de la cybersécurité.
Le constat exprimé durant la conférence est sans ambiguïté : les collectivités doivent désormais se préparer non seulement à empêcher une cyberattaque, mais également à savoir comment elles continueront à fonctionner lorsqu’elle se produira.
La cyber-résilience devient donc une composante directe de la souveraineté.
L’exemple ariégeois montre que cette préoccupation irrigue progressivement les différents projets numériques du territoire, notamment lorsqu’ils concernent les établissements scolaires et les données personnelles qui y sont traitées.
La conférence insiste également sur un autre enjeu, plus culturel : la sensibilisation des jeunes à la cybersécurité. L’organisation de hackathons ou d’exercices encadrés peut permettre de transformer une attirance pour le piratage en apprentissage des règles, des responsabilités et des métiers de la cybersécurité.
Dans les collèges, souveraineté ne signifie pas fermeture
Le témoignage ariégeois apporte enfin une définition intéressante de la souveraineté : la liberté de choisir et d’expérimenter.
Dans les collèges, les élus ne souhaitent pas enfermer les élèves dans un seul environnement technologique. Windows, Linux, tablettes ou Chromebooks peuvent ainsi coexister.
Mais cette diversité pose immédiatement une question : comment bénéficier de ces outils sans transférer les données personnelles des élèves et des enseignants vers les grandes plateformes internationales ?
Le projet présenté cherche précisément à concilier ces deux impératifs.
Dans le cas des Chromebooks déployés dans certains établissements, iDruide intervient comme tiers de confiance afin de gérer l’anonymisation et l’accès aux plateformes, l’objectif étant que les données personnelles des utilisateurs ne soient pas transmises à Google, Microsoft ou Apple.
Le collège devient ainsi également un laboratoire : tester différents systèmes, évaluer leur pertinence et, lorsque l’expérience est concluante, envisager leur transposition dans les services administratifs de la collectivité.
Cette approche apporte une nuance essentielle au débat.
La souveraineté numérique ne signifie pas nécessairement tout interdire ni tout remplacer. Elle peut aussi consister à reprendre la maîtrise des conditions dans lesquelles les technologies sont utilisées.
De l’indépendance impossible à l’autonomie choisie
Au terme de la conférence, une évidence se dégage : aucune collectivité, aucune entreprise et probablement aucun État européen ne peut aujourd’hui prétendre disposer seul d’une indépendance numérique totale.
Les dépendances sont trop nombreuses et trop imbriquées.
Mais ce constat ne condamne pas à l’inaction.
Il invite plutôt à changer d’objectif : identifier les dépendances critiques, savoir où se trouvent les données, maîtriser ses infrastructures essentielles, disposer d’alternatives, préserver les compétences et utiliser la commande publique pour faire émerger une offre européenne viable.
La souveraineté numérique devient alors moins un état à atteindre qu’une trajectoire.
Une trajectoire faite de choix technologiques, de politiques publiques, de coopération entre collectivités et de décisions économiques.
Et peut-être commence-t-elle par une question très simple que chaque organisation publique peut désormais se poser devant une nouvelle solution numérique :
si demain ce fournisseur, cette technologie ou cette plateforme n’était plus accessible, serions-nous encore capables de fonctionner ?
C’est à partir de la réponse que commence véritablement la reconquête de notre liberté numérique.





