Alors que les débats sur les écrans se concentrent souvent sur les smartphones des adolescents et les réseaux sociaux, un nouveau rapport de Terra Nova invite à regarder bien plus tôt, dès les premières années de vie.
Publié le 13 octobre 2026, « Enfants et écrans : prendre le problème à la racine » alerte sur les conséquences de la surexposition numérique des tout-petits et propose un plan d’action pour agir autrement : moins d’interdictions, davantage de jeux, d’échanges et d’accompagnement des familles.
Des bébés jusqu’à six heures par jour devant les écrans
Six heures par jour devant un écran, à seulement un ou deux ans. Ce chiffre, particulièrement frappant, ouvre le rapport publié par le think tank Terra Nova.
Signé par Florent de Bodman, cofondateur et directeur général de l’association 1001mots, et Thomas Villemonteix, maître de conférences en psychologie à l’Université Paris 8, ce document de plus de 100 pages s’intéresse à une période encore trop peu présente dans les politiques publiques du numérique : celle des enfants de 0 à 5 ans.
Les auteurs s’appuient notamment sur une enquête qualitative menée auprès de vingt familles à faibles revenus en Seine-Saint-Denis, sélectionnées en raison d’une forte exposition de leurs enfants aux écrans. Certaines déclarent jusqu’à 44 heures hebdomadaires pour des enfants de moins de deux ans.
Ces situations extrêmes ne doivent toutefois pas être confondues avec la moyenne nationale. Selon les données de la cohorte française Elfe reprises dans le rapport, les enfants passaient en moyenne 56 minutes par jour devant les écrans à deux ans, 1 h 20 à trois ans et demi et 1 h 34 à cinq ans et demi, sur la période étudiée entre 2013 et 2017.
Autre constat : les écrans sont présents très tôt dans la vie quotidienne. Selon les données de l’étude Enabee portant sur 2022, 97 % des enfants de 3 à 5 ans sont exposés à au moins un écran chaque semaine.
Mais derrière ces chiffres se cache une question fondamentale : que remplacent ces heures passées devant un écran dans la vie d’un jeune enfant ?
Le véritable danger : le temps volé aux interactions humaines
Pour les auteurs, la problématique ne se limite pas à la lumière des écrans ou aux contenus visionnés.
Le principal enjeu est ailleurs : le temps passé devant un écran est autant de temps qui n’est plus consacré à jouer, parler, explorer, bouger ou interagir avec les adultes.
Or, les premières années constituent une période déterminante pour le développement cérébral, notamment pour l’acquisition du langage, de l’attention et de la régulation des émotions.
Le rapport rappelle que les échanges entre parents et enfants jouent un rôle essentiel dans ces apprentissages. Ce ne sont pas seulement les mots entendus qui comptent, mais aussi les conversations, les regards, les réponses et les interactions réciproques.
Les auteurs évoquent ainsi le phénomène du « temps volé » par les écrans, qui pourrait contribuer à certaines difficultés langagières observées à l’entrée à l’école maternelle.
Plusieurs études scientifiques internationales citées dans le rapport montrent des associations entre une exposition précoce et intensive aux écrans et des difficultés ultérieures concernant le langage, l’attention ou les apprentissages.
Ces résultats appellent néanmoins à la nuance : les associations observées ne signifient pas que chaque difficulté de développement serait directement causée par les écrans. Les effets varient notamment selon l’âge, la durée d’exposition, les contenus et les conditions d’accompagnement.
Ce que souligne avant tout Terra Nova, c’est l’importance des interactions humaines dans les premières années de la vie.
Quand le smartphone des parents devient aussi un problème
Le rapport met également en lumière une notion encore relativement peu connue du grand public : la « technoférence ». Ce terme désigne les interruptions des interactions entre parents et enfants provoquées par l’utilisation des écrans des adultes.
Un parent qui consulte régulièrement son smartphone pendant qu’il joue ou discute avec son enfant peut, sans nécessairement s’en rendre compte, réduire la qualité de ses échanges avec lui.
Les auteurs s’appuient notamment sur une méta-analyse de 21 études concernant près de 15 000 enfants de moins de cinq ans. Celle-ci met en évidence des associations entre l’usage parental des écrans en présence de l’enfant et un développement cognitif et émotionnel moins favorable.
Dans son avant-propos, le psychiatre Serge Tisseron insiste sur la nécessité de préserver la disponibilité des adultes auprès des plus jeunes.
La question des écrans ne concerne donc pas uniquement les pratiques numériques des enfants. Elle interroge également celles des parents et, plus largement, l’environnement familial.
Des parents qui connaissent les risques, mais manquent d’alternatives
C’est probablement l’un des apports les plus intéressants du rapport : Terra Nova refuse de réduire la surexposition des enfants à un manque d’information ou à une défaillance éducative des parents.
L’enquête menée en Seine-Saint-Denis révèle que de nombreux parents connaissent déjà les recommandations concernant les écrans. Ils souhaitent même, pour beaucoup, en limiter l’usage. Mais la réalité du quotidien complique considérablement leur mise en pratique.
Logements exigus, fatigue, monoparentalité, horaires de travail, absence de relais familial ou manque d’espaces extérieurs : dans certaines situations, l’écran devient une solution immédiate pour occuper ou apaiser un enfant.
Une mère interrogée dans le cadre de l’enquête résume cette réalité : « Je mets un dessin animé pour lui pour pouvoir cuisiner. »
Pour les auteurs, informer les familles ne suffit donc pas. Encore faut-il leur donner les moyens matériels et sociaux de faire autrement.
Le rapport insiste sur trois dimensions complémentaires du changement de comportement : savoir, pouvoir et vouloir.
Or, selon Terra Nova, les politiques publiques ont jusqu’à présent surtout privilégié le premier levier, celui de l’information et de la sensibilisation, sans suffisamment agir sur la capacité réelle des familles à modifier leurs habitudes.
Et si la meilleure réponse aux écrans était simplement de redonner une place au jeu ?
Plutôt que de multiplier les interdictions, Terra Nova propose de réinvestir les activités qui favorisent naturellement le développement des jeunes enfants.
En première ligne : le jeu libre, les activités en extérieur, la lecture partagée et les échanges avec les adultes.
Dans son avant-propos, Serge Tisseron résume cette philosophie : « Rien ne sert d’additionner les interdictions aux activités jugées nocives à la santé physique et mentale des enfants, mieux vaut multiplier les espaces et les occasions propices à ce qui peut leur être préféré. »
Le rapport appelle notamment à développer les ludothèques, ces lieux consacrés aux jeux qui restent encore trop peu nombreux et souvent méconnus des familles. Il propose également d’ouvrir davantage les lieux d’accueil enfants-parents et de permettre l’accès aux cours de récréation des écoles le samedi.
L’idée est simple : faire en sorte que chaque famille puisse trouver, à moins de quinze minutes de chez elle, un espace accueillant et sécurisé où son enfant pourra jouer sans écran.
Une proposition qui replace l’école au cœur de son environnement territorial, non plus seulement comme lieu d’apprentissage scolaire, mais aussi comme espace de vie et de socialisation.
Cinq propositions pour changer les habitudes en cinq ans
Terra Nova ne se contente pas de dresser un constat alarmant. Le rapport propose un plan d’action à déployer sur cinq ans, avec un investissement public supplémentaire estimé à 200 millions d’euros par an à l’horizon de cette période.
Cinq grandes orientations structurent cette stratégie.
Développer les espaces de jeu sans écran. Les auteurs proposent de renforcer le réseau des ludothèques, d’élargir les horaires des lieux d’accueil enfants-parents et d’ouvrir certaines cours d’écoles le samedi. L’objectif est de rendre les alternatives aux écrans réellement accessibles à toutes les familles.
Rompre l’isolement des jeunes parents. En s’inspirant du modèle danois, le rapport recommande la création de groupes locaux de parents après la naissance, afin de favoriser l’entraide et les échanges entre familles.
Repenser les campagnes de prévention. Plutôt que de diffuser uniquement des messages d’interdiction, les auteurs suggèrent des campagnes positives, concrètes et régulières, y compris sur Instagram ou TikTok, pour toucher les parents là où ils se trouvent.
Renforcer l’accompagnement des familles vulnérables. Le rapport préconise de déployer à grande échelle des programmes de soutien à la parentalité dont l’efficacité a été évaluée scientifiquement. Il cite notamment l’association 1001mots, dont un programme d’accompagnement aurait permis, selon l’évaluation présentée, de diviser par deux le temps d’écran des jeunes enfants concernés.
Encadrer davantage les contenus et les équipements destinés aux tout-petits. Terra Nova propose notamment des avertissements sanitaires sur les vidéos destinées aux jeunes enfants et l’interdiction de promouvoir des équipements tels que les tablettes pour nourrissons.
Un enjeu éducatif qui commence bien avant la maternelle
Pour le monde éducatif, ce rapport apporte un éclairage intéressant sur une question souvent abordée à travers les usages numériques à l’école.
Car les difficultés d’attention, de langage ou d’entrée dans les apprentissages ne commencent pas nécessairement dans la salle de classe.
Les auteurs invitent à considérer la petite enfance comme une période essentielle de prévention des inégalités éducatives.
Un enfant qui arrive à l’école maternelle avec un vocabulaire limité ou des difficultés à comprendre les échanges oraux peut rencontrer davantage d’obstacles dans l’apprentissage de la lecture. Mais le rapport rappelle aussi que les inégalités sociales jouent un rôle majeur. Les familles ne disposent pas toutes des mêmes ressources, du même espace de vie ou des mêmes possibilités d’accompagnement.
C’est pourquoi les auteurs défendent une réponse collective, associant les pouvoirs publics, les collectivités, les professionnels de la petite enfance, les associations et les familles.
L’école apparaît ainsi comme un partenaire important, mais elle ne peut à elle seule compenser les inégalités qui se construisent dès les premières années.
Moins d’écrans, mais surtout davantage de relations humaines
Dans sa conclusion, le rapport défend une approche volontairement optimiste : la surexposition précoce aux écrans n’est pas une fatalité. À condition de dépasser les seuls messages de prévention et de proposer aux familles de véritables solutions.
Le débat sur les écrans ne devrait donc pas se résumer à déterminer combien de minutes un enfant peut passer devant une tablette ou un téléviseur. Il devrait aussi poser une question plus large : quelle place notre société accorde-t-elle au jeu, aux échanges humains et au développement des tout-petits ?
Pour Terra Nova, c’est précisément en agissant sur cet environnement que l’on pourra réduire durablement la place des écrans dans la vie des jeunes enfants.
Une réflexion qui interpelle directement le monde de l’éducation : avant même d’apprendre à lire, à écrire ou à utiliser les outils numériques, les enfants ont d’abord besoin de parler, de jouer, d’explorer et de construire des relations avec les autres.
Et si la meilleure éducation au numérique commençait, finalement, par des moments sans écran ?
Source : Terra Nova, « Enfants et écrans : prendre le problème à la racine », Florent de Bodman et Thomas Villemonteix, 13 octobre 2026. Avant-propos de Serge Tisseron, postface d’Axelle Lemaire.





