éducation nationale

Enseigner, apprendre et travailler avec le numérique : quels leviers et quel pilotage institutionnel pour une vision partagée ?

Le confinement a vu un développement important des usages du numérique. Il a aussi révélé une grande hétérogénéité dans les équipements et la mise en œuvre d’une pédagogie à distance. Les participants à cette table-ronde ont évoqué les moyens d’impulser et faciliter un enseignement avec le numérique.

Crédit Photo : Académie de Toulouse

Le thème de cette table-ronde est récurrent à LUDOVIA. Chaque année, les différents acteurs du numérique éducatif se mettent autour d’une table pour évoquer les moyens d’en développer les usages, de façon à former les futurs citoyens du 21ème siècle, des jeunes autonomes, capables de s’informer, de faire preuve de créativité et de collaborer pour résoudre des problèmes. Cette année, autour du nouveau recteur de l’académie de Toulouse, Mostafa FOURAR, étaient réunis Stéphane AYMARD, secrétaire général de la région académique Occitanie, Kamel CHIBLI, vice-président de la région Occitanie, Corinne GRAND, principale du collège d’Ax-les-Thermes, Sébastien FRANC, enseignant représentant le collectif P@tchwork et Pascal Bringer, président de l’AFINEF.

Pourtant, cette année, les échanges ont pris un tour un peu particulier. La catastrophe sanitaire et la fermeture des établissements scolaires a fortement influencé les réponses apportées par les six intervenants.

Comme l’a fait remarquer d’entrée de jeu le recteur de l’académie de Toulouse, le COVID19 a mis de côté le débat sur la place du numérique dans l’enseignement car le numérique est désormais indispensable. L’éloignement qu’ont vécu les élèves et les enseignants a fait exploser les usages.

Vers un accès équitable au numérique éducatif

Les intervenants font d’abord un constat : celui de l’hétérogénéité, à toutes les échelles et dans tous les domaines. Bien sûr, des différences d’équipement existent entre les collectivités et au sein des collectivités. Certains départements, certaines régions dotent chaque élève d’un ordinateur ou d’une tablette. Mais ces dotations systématiques sont loin d’être la norme et il a fallu souvent compter sur l’équipement des familles. Or là aussi, les inégalités sont fortes. Elles sont à la fois sociales, avec des familles peu ou mal équipées, et géographiques, avec des problèmes de connexion internet qui peuvent exister dans les zones rurales. Les enseignants sont quant à eux diversement armés pour mettre en place une pédagogique à distance, tant sur le plan matériel que sur les aspects pédagogiques.

Une réelle politique d’équipement est donc nécessaire, de manière à atteindre l’équité dans l’accès à l’éducation sur tout le territoire et dans toutes les familles. On parle d’abord d’équipement des élèves. Ces politiques d’équipement coûtent cher et Kamel Chibli, le vice-président de la région Occitanie rappelle qu’en matière de dépense publique, il faut viser l’équité et l’efficacité. Toute politique publique doit avoir un but, être le résultat d’une discussion entre les acteurs, et faire l’objet d’une évaluation. C’est pourquoi il est nécessaire que les différents acteurs travaillent ensemble et partagent leur expérience. Ainsi, la fusion des régions au sein de la grande région Occitanie a-t-elle été l’occasion de se poser ensemble des questions sur les dispositifs existant sur le territoire, collèges et lycées compris, afin de les améliorer.

Cela a donné le programme LoRdi, 200 000 ordinateurs attribués aux élèves de seconde de la région.

De même, la région académique Occitanie s’est appuyée sur l’expérience des académies de Montpellier et Toulouse et sur les pratiques déjà anciennes de collaboration entre les équipes des deux territoires pour développer la politique de labellisation des lycées, qui valorisent les usages numériques et le portage politique du numérique dans les établissements. Aujourd’hui, tous les lycées de la région sont labellisés.

Néanmoins, Kamel Chibli rappelle que ces politiques d’équipement relèvent de la bonne volonté des collectivités et ne sont pas obligatoires. Il en appelle donc au soutien de l’état, davantage encore en période de crise.  Quant à l’équipement des enseignants, Corinne Legrand, principale du collège d’Ax rappelle qu’il s’est révélé parfois insuffisant, inadapté, empêchant ainsi ponctuellement la continuité pédagogique. Personne cependant ne s’est engagé, sur le plateau de Ludovia, à relever ce défi au-delà de la prime annoncée cet été par le ministre.

Former à la pédagogie plutôt qu’aux outils

L’équipement matériel n’est pas le seul levier au développement d’une pédagogie numérique. Pour Pascal Bringer, président de l’AFINEF et représentant les entreprises, le numérique est chargé par certains de tous les maux, alors que c’est l’utilisation des outils qui pose souvent problème tant pour les élèves que pour les enseignants. L’opposition au numérique, les souffrances rencontrées par certains enseignants pendant le confinement s’expliquent selon Sébastien Franc par la tension entre les postures pédagogiques, les représentations qu’ils se font de leur métier d’une part, et les injonctions au numérique d’autre part.

Certes, Mme Grand, comme de nombreux chefs d’établissements, a pu constater que beaucoup d’enseignants autrefois peu numériques ont développé des usages et une curiosité nouvelle face aux potentialités de ces outils. Mais le besoin de formation est criant. Nombreux sont ceux à la table à saluer le travail des DANE et des ateliers Canopé de Montpellier et Toulouse pendant le confinement pour offrir des formations en ligne. Ce travail doit cependant être approfondi et être davantage centré sur les postures pédagogiques, susciter le besoin de numérique, développer une curiosité vis-à-vis des démarches pédagogiques numériques et des outils.

Un pilotage coordonné entre les différents acteurs

Eric Fourcaud aborde alors la question du pilotage : qui est aux manettes pour tirer les différents leviers qui viennent d’être évoqués ?

Pour monsieur le recteur de l’académie de Toulouse, il est nécessaire de travailler encore sur l’objectif d’égalité des chances. Le rôle de l’état est d’impulser et de coordonner les échanges entre les acteurs de l’éducation à toutes les échelles pour travailler ensemble sur le sujet, et d’orienter les politiques dans ce but. L’état et les collectivités doivent se poser ensemble la question de ce que l’on fait pour lutter contre la précarité numérique. Le ministère doit également assurer la formation continue des enseignants.

Stéphane Aymard compte par ailleurs sur l’émergence de l’échelle régionale dans la structuration du numérique pour impulser des pratiques. Développer les ENT dans le premier degré par exemple, poursuivre la labellisation des établissements scolaires, mettre en place une structure robuste qui permette d’offrir à l’ensemble des établissements scolaires des outils qui permettent de diffuser des contenus. Il faut également faciliter les usages de ces contenus non seulement pour les enseignants, mais aussi pour les parents.

Pour Pascal Bringer, les industriels travaillent en partenariat avec les collectivités, avec les DANE pour aller vers plus d’égalité dans l’accès à l’éducation et au numérique. Mais le millefeuille décisionnel bloque les acteurs des edtech. Par ailleurs, le pilotage doit aussi respecter la liberté pédagogique des enseignants et le président de l’AFINEF est partisan d’un budget attribué aux enseignants pour leurs besoins numériques. Kamel Chibli va dans le même sens de la liberté pédagogique : plutôt que d’imposer des outils, il préfère valoriser les usages au travers de la labellisation, de la reconnaissance des équipes.

Piloter, c’est être à l’écoute

Pour Mostafa Fourar, l’autonomie pédagogique est évidemment essentielle. Le pilotage doit harmoniser mais non uniformiser, orienter vers une pédagogie qui vise à atteindre l’équité. Le pilotage doit venir à la fois d’en haut, en fournissant une orientation, de l’information, de la formation, en facilitant le travail des enseignants et élèves … Il doit aussi venir d’en bas, des enseignants qui développent des projets qui ont du sens et dans lesquels le numérique a souvent toute sa place. C’est le cas dans les établissements : Mme Grand rappelle qu’ils sont dotés d’un projet d’établissement qui oriente les actions et dispose souvent d’un volet numérique. Dans son collège, elle informe ses enseignants des outils, des formations, des opportunités qui s’offrent à eux, soutient les projets des enseignants.

Nicolas TURCAT, représentant la Caisse des Dépôts et grand témoin invité pour conclure cette table-ronde, en extrait l’idée que le numérique est un équilibre très fin entre les différentes échelles de décision. Il est à la fois un « commun » qui permet de donner des capacités supplémentaires, et un élément de diversité entre les territoires. Il insiste sur la nécessité de réhumaniser le numérique.

Les Etats Généraux du Numérique pour l’éducation, lancés en juin par le ministre Jean-Michel Blanquer à l’échelle nationale, devraient donner les moyens de répondre à ce défi. Ils visent à faire le point sur ce qui a été vécu par les enseignants, les élèves, les familles sans tabou. Ces états généraux sont déclinés à toutes les échelles territoriales.

Au travers des états généraux du numérique territorialisés qui se dérouleront entre le 7 septembre et le 16 octobre 2020 et grâce à la plateforme mise en place par le ministère, tous les acteurs du numérique sont consultés. Cette table-ronde à Ludovia est l’occasion pour le recteur de lancer la consultation à l’échelle de son académie. Le bilan des contributions sera présenté les 4 et 5 novembre 2020 à Poitiers.

 

Synthèse réalisée par Caroline Jouneau-Sion

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