Comment accompagner les enseignants face au numérique sans les isoler, ni les intimider ? Portraits du numérique à l’occasion de LUDOVIA#BE à Spa en octobre dernier.
La question du collectif dans l’intégration du numérique éducatif était au cœur d’une table ronde réunissant trois acteurs de terrain : Samuel Musique (CEGEC – enseignement catholique belge), Michaël Van Royen (Haute École Bruxelles-Brabant) et Christian Stracka (AFTRN – réseau des e-RUN en France).
Dans un contexte où le numérique est à la fois omniprésent, mouvant et parfois anxiogène, les échanges ont mis en lumière une réalité partagée de part et d’autre de la frontière : intégrer le numérique à l’école ne relève ni de la performance individuelle, ni de la seule maîtrise technique, mais bien d’une dynamique collective et accompagnée.
Experts, novices : un faux clivage
Au supérieur comme dans l’enseignement obligatoire, la fracture ne se situe pas tant entre enseignants « compétents » et « en difficulté » que dans les représentations.
« Certains collègues très à l’aise avec le numérique peuvent, sans le vouloir, faire peur aux autres », observe Michaël Van Royen. La comparaison, le sentiment d’illégitimité, voire la peur du ridicule, freinent l’engagement.
Mais l’aisance personnelle avec les outils ne garantit en rien leur usage pédagogique en classe.
« Utiliser sa tablette seul et gérer un groupe entier d’élèves équipés, ce sont deux réalités complètement différentes », souligne Christian Stracka. Serveurs, filtres, contraintes institutionnelles : l’expertise individuelle peut vite se heurter à la complexité du terrain.
Le numérique, un “objet mouvant” difficile à définir
Dans l’enseignement catholique belge, Samuel Musique pointe une difficulté supplémentaire : l’absence de cadre clair sur les compétences numériques attendues des enseignants.
« On parle de maîtrise du numérique comme d’un monstre du Loch Ness : tout le monde sait qu’il existe, mais personne ne l’a vraiment défini. »
Cette incertitude nourrit les inquiétudes, d’autant que le numérique évolue sans cesse. Ce qui était pertinent il y a cinq ans ne l’est plus forcément aujourd’hui. D’où la nécessité, selon lui, de travailler à la fois sur les compétences des enseignants, mais aussi sur une vision stratégique portée par les directions : que veut-on que les élèves sachent réellement faire à la fin de leur scolarité ?
Du technicien au technopédagogue
Longtemps assimilés à des « dépanneurs informatiques », les référents numériques et technopédagogues revendiquent aujourd’hui une autre posture.
« Oui, on aide quand le projecteur ne fonctionne pas, mais ce n’est pas notre cœur de métier », rappelle Christian Stracka. L’enjeu est ailleurs : créer de la confiance, accompagner les pratiques, autoriser l’essai… et l’erreur.
« Se planter ensemble, ce n’est pas grave », résume Michaël Van Royen. Cette posture dédramatise l’usage du numérique et ouvre la voie à une approche plus critique, plus réfléchie, loin du “tout technologique”.
Rompre l’isolement et valoriser les expériences
Un autre frein persistant est la solitude des enseignants innovants. Dans certains établissements, celui qui ose expérimenter peut encore être perçu comme un “fayot” ou un cas à part.
Pour y répondre, les trois intervenants défendent la même stratégie : faire réseau, valoriser les expériences locales, montrer des réussites accessibles, portées par des enseignants ordinaires.
« Quand un collègue de la même discipline raconte son parcours, ses tâtonnements, ça change tout », explique Michaël Van Royen. L’innovation cesse alors d’être intimidante pour devenir contagieuse.
Le numérique… s’il fait gagner du temps
L’adhésion des équipes passe aussi par un critère très concret : le temps.
« Quand un outil fait gagner du temps à l’enseignant, l’adoption est immédiate », constate Christian Stracka. À ce titre, l’émergence de l’intelligence artificielle, malgré les débats qu’elle suscite, pourrait jouer un rôle clé en allégeant certaines tâches répétitives.
Mais les intervenants le rappellent unanimement : ils ne sont pas des « intégristes du numérique ». Leur approche se veut raisonnée, au service des apprentissages et du bien-être professionnel.
Former sans prétendre tout maîtriser
Enfin, face à des élèves ou étudiants aux compétences numériques très hétérogènes, le mythe de l’enseignant omniscient vole en éclats.
« On a le droit de ne pas tout savoir, et surtout de ne pas avoir peur d’être parfois dépassé », insiste Michaël Van Royen. Une leçon partagée par ses pairs : l’enseignant reste avant tout un professionnel de l’adaptation.
À LUDOVIA#BE, cette table ronde a rappelé une évidence souvent oubliée : le numérique éducatif n’est ni une solution miracle, ni un problème en soi. C’est un chantier collectif, fait de coopération, de confiance et de remise en question permanente. Un chantier qui, à Spa comme ailleurs, ne fait que commencer.




