Au salon Educatech Expo, en novembre dernier, Hervé Allesant, enseignant ressource en usage du numérique (ERUN) à Marseille, a proposé un atelier volontairement à contre-courant. Loin des promesses d’efficacité immédiate, il invite la communauté éducative à interroger en profondeur ce que sont réellement les intelligences artificielles… et ce qu’elles produisent sur les élèves, les enseignants et la société.
Accompagner les équipes pédagogiques dans un usage raisonné du numérique : c’est le cœur du métier d’Hervé Allesant. Enseignants, directeurs d’école, conseillers pédagogiques ou inspecteurs font partie des publics qu’il accompagne au quotidien. À Educatech, son atelier portait un titre explicite : « Faire un pas de côté pédagogique autour de l’IA ».
« Dans ce type de salon, on parle beaucoup de ce que l’IA peut nous faire gagner comme temps, de ce qu’elle peut produire pour la classe ou pour la direction d’école. Moi, je voulais surtout qu’on parle de ce qu’est l’IA », explique-t-il.
Entre promesses pédagogiques et inquiétudes écologiques
Hervé Allesant ne rejette pas l’intelligence artificielle. Au contraire. Il est convaincu qu’elle peut devenir un levier pédagogique puissant, notamment pour aider les élèves en difficulté ou proposer des adaptations fines en classe. Mais il assume en parallèle une position critique, nourrie par la recherche.
« Je suis persuadé de deux choses à la fois : l’IA va permettre énormément de choses sur le plan pédagogique, et en même temps, elle va nous mener à une catastrophe écologique », affirme-t-il. Une posture qu’il revendique ouvertement, en s’inscrivant dans les travaux du chercheur Neil Selwyn, connu pour son approche critique du numérique éducatif : “J’étudie le numérique pour le détester pour de bonnes raisons.”
Former les enseignants… et les élèves
Dans son travail, Hervé Allesant agit sur deux fronts. D’un côté, il accompagne les directeurs d’école, encore largement prudents face à l’IA générative. Une enquête menée dans ses circonscriptions révèle qu’un an après l’arrivée de ChatGPT, moins de 10 % des directeurs avaient déjà manipulé une IA générative.
« Il y avait beaucoup de craintes, notamment sur le droit d’usage », explique-t-il. Des outils simples leur ont été proposés, par exemple pour rédiger des courriers sensibles à destination des parents, dans un contexte parfois tendu. Les retours ont été largement positifs.
De l’autre côté, il travaille sur l’éducation des élèves à l’IA, dès le plus jeune âge. Pas pour les transformer en utilisateurs précoces de grands modèles de langage, mais pour leur permettre de comprendre les mécanismes invisibles qui structurent leur environnement numérique.
Comprendre l’IA sans la subir
Hervé Allesant développe actuellement une série de petites applications pédagogiques, disponibles sur la Forge des communs numériques éducatifs. Objectif : rendre accessibles des notions complexes comme les données, l’entraînement des modèles ou la vectorisation.
« On parle beaucoup d’outiller les lycéens sur ces sujets, mais je pense qu’il est urgent d’en parler dès la maternelle », estime-t-il.
Comprendre pourquoi YouTube recommande certaines vidéos, comment fonctionnent les algorithmes de suggestion : autant de clés pour éviter que les élèves ne deviennent des utilisateurs passifs.
« Il faut les outiller pour ne pas être utilisés par l’IA. »
Ne pas reproduire les erreurs du passé
Pour l’ERUN marseillais, l’histoire récente doit servir de leçon. « On a cru que les digital natives sauraient naturellement utiliser le numérique. On s’est trompés. On a fait la même erreur avec les réseaux sociaux », rappelle-t-il, évoquant notamment l’amplification des phénomènes de harcèlement.
Il redoute aujourd’hui que l’IA suive le même chemin si l’institution éducative n’anticipe pas suffisamment.
« Je n’aimerais pas qu’on fasse la même chose avec l’IA », confie-t-il.
Un cadre, mais encore des incompréhensions
La publication récente d’un cadre national d’usage de l’IA en éducation apporte des repères, mais les interprétations restent parfois floues.
« On entend dire qu’on ne peut pas utiliser de LLM avant 14 ans. En réalité, c’est plus subtil », précise-t-il. Montrer une IA, analyser ses résultats, mener une manipulation accompagnée reste possible, dans le respect de la liberté pédagogique.
Toucher ceux qui restent Ă distance
Si son atelier à Educatech a attiré un public nombreux et convaincu, Hervé Allesant en est conscient : le défi est ailleurs. « Les personnes qui viennent ici croient déjà au numérique éducatif. Ce qu’il faudrait, c’est réussir à toucher celles et ceux qui restent en dehors. »
Déterminé, il entend poursuivre ce travail de terrain, localement et au-delà . « Je vais foncer pour équiper au maximum les équipes que j’accompagne. Et pourquoi pas, à l’échelle nationale, grâce à la Forge. »





