Programmer une interface web en prose, sans expertise technique : voilà ce que permettent les IA génératives conversationnelles grand public. Cette évolution technologique ouvre des possibilités inédites aux éducateurs et aux formateurs, désormais capables de développer des applications simples mais utiles, notamment au format de pages HTML, sans expertise en programmation ni aide directe de programmeurs.
C’est ce que j’ai pu expérimenter ces dernières semaines, en développant, conversationnellement, un prototype avancé d’application de scénarisation pédagogique, disponible sous forme de fichier HTML, exécutable en local et ouvert aux adaptations (le fichier est disponible sur GitHub), explique François Jourde.
Au-delà de l’outil lui-même, c’est un passage d’une posture d’utilisateur d’outils numériques professionnels à celle de concepteur autonome, en solo ou en équipe, qui se dessine de manière stimulante.
Du besoin à l’outil : la programmation conversationnelle en pratique
Pour un projet de formation professionnelle, j’ai en effet eu besoin d’une interface d’ingénierie pédagogique visuelle et dynamique, interopérable et capable de s’exécuter localement dans un navigateur. Une telle interface devait permettre de définir et d’organiser par glisser-déposer des séquences pédagogiques et de visualiser les modalités pédagogiques à travers divers graphiques.
« Je me suis inspiré du remarquable Learning Designer de l’UCL et d’un projet précédemment mené avec Erwan Gallenne, enseignant et programmeur expert (Learning Designer Suite)« .
Avec des idées assez claires sur ce que je voulais réaliser (architecture générale, fonctions et interactions, ce qui relève du “frontend design” ou “conception de l’interface utilisateur”), et bien que je n’aie aucune compétence en programmation, j’ai pu développer rapidement et facilement une interface fonctionnelle et très avancée en conversant avec des chatbots grand public (versions payantes) : ChatGPT (5.2 Thinking) et Claude (Sonnet 4.5, embarqué dans Visual Studio Code).
La programmation conversationnelle, également appelée vibe coding (terme inventé par Andrej Karpathy), consiste à formuler ses besoins et à itérer avec l’IA pour produire un prototype fonctionnel.
Du fait de mon inexpertise, j’ai fait confiance aux productions de l’IA, en oubliant presque que le code existe (pour reprendre une formule de Karpathy).
L’indépendance par la simplicité
Le résultat est un fichier HTML qu’on ouvre dans un navigateur web. L’application monopage fonctionne en local, sans serveur ni connexion externe.
Côté utilisateur, l’application monopage ne requiert pas de compte, ne collecte ni ne transfère de données vers des services tiers. Cette architecture minimaliste permet d’outiller la conception pédagogique sans créer de nouvelles dépendances à l’égard de solutions propriétaires. L’outil permet également d’exporter les conceptions d’apprentissage dans divers formats (Markdown, texte, csv…) pour faciliter la collaboration et l’archivage.
J’ai choisi de partager le code sous licence ouverte afin de le rendre librement modifiable et donc adaptable à divers contextes, notamment en tant que ressource éducative libre (REL).
Les joies et les limites du co-développement avec l’IA
J’avais certes des idées assez claires sur ce que je visais en termes de fonctions et d’interface. Au fil des itérations, les chatbots ont régulièrement su interpréter correctement mes intentions, même maladroitement formulées — et même transmises sous la forme de captures d’écran avec des annotations ! Au-delà de mon rôle de “chef de projet”, les chatbots ont su prendre des initiatives très pertinentes, notamment en matière d’expérience utilisateur.
Eux et moi sommes parfois tombés dans des impasses de conception : eux ne trouvant pas de solution à un problème technique (parfois un bug apparu dans une nouvelle version du code), et moi ne sachant pas comment leur indiquer des solutions (ici, un programmeur l’aurait su).
Cette expérience m’a fait toucher du doigt les limites de l’approche : je devine la fragilité potentielle du code généré, les vérifications de sécurité nécessaires, la gestion des versions, bref, le travail que devrait faire une équipe d’experts pour pouvoir basculer du prototypage à la production. Le vibe coding produit des outils opérationnels pour un usage personnel ou expérimental — souvent suffisant —, mais pas nécessairement du code robuste et maintenable à grande échelle.
Partager le code, enrichir l’outil
Actuellement hébergé sur GitHub (l’hébergement sur la forge des communs numériques éducatifs est envisagé), le “Concepteur Pédagogique – Learning Designer” est un projet libre qui s’enrichit des retours et des contributions de la communauté. Cet outil expérimental et perfectible a déjà suscité des échanges constructifs et même des propositions concrètes d’amélioration de la part d’experts du domaine.
Cette dimension collaborative renforce l’idée d’un commun pédagogique, où les outils sont aussi co-construits par ceux qui les utilisent. L’approche ouverte permet d’envisager des adaptations selon les contextes : des institutions et des équipes pédagogiques peuvent s’approprier le code pour l’ajuster à leur culture et à leurs besoins spécifiques. Cette plasticité contraste avec les solutions commerciales standardisées.
L’extension cognitive en forfait mensuel
On l’a compris, rien de tout cela ne serait possible sans l’accès à des systèmes d’IA générative via des interfaces conversationnelles déjà très avancées, qui participent pleinement à la conception et au développement : les chatbots exécutent tout autant qu’ils complètent les idées du concepteur.
Ce partenariat illustre, à certains égards, l’idéal des « outils conviviaux » défendus par Ivan Illich : simples, appropriables, émancipateurs, qui augmentent l’autonomie plutôt que de créer de nouvelles dépendances.
Pourtant, cette convivialité repose paradoxalement sur des IA généralement opaques (ce sont de véritables boîtes noires pour la plupart des utilisateurs) et dont l’accès, du moins pour les modèles puissants, se paie par abonnement. Carlo Iacono souligne ce dernier point avec malice : « La thèse de l’esprit étendu n’est plus une proposition philosophique. C’est un abonnement que vous payez chaque mois« .
N.B. : Selon la théorie de l’esprit étendu, la cognition humaine ne se limite pas au cerveau, mais se couple à des supports matériels externes (technologies, outils, écritures) qui font partie intégrante de nos processus cognitifs. Les technologies prothétiques font partie intégrante de nos processus cognitifs. Dans cette perspective, notre performance cognitive en tant qu’espèce s’explique par notre capacité à externaliser nos processus cognitifs à l’aide d’outils. L’IA générative s’inscrit dans ce schéma.
Auteur : François Jourde
Visuel généré avec Gemini
Pour en savoir plus : Le projet est accessible sur GitHub à l’adresse github.com/jourde/learning-designer






