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Le numérique éducatif, entre métamorphose et métanoïa. Partie 1

Le numérique éducatif, entre métamorphose et métanoïa. La porosité de l’espace et la dilution du temps au service de la convergence pédagogique. Découvrez ce point de vue par Jean-Paul Moiraud, en 3 parties.

Métamorphose et métanoia

Le système éducatif en général et les Universités en particulier ont connu, depuis ces vingt dernières années, les bouleversements liés à l’introduction du numérique dans les processus de formation. Jérémy Rifkin qualifie ce mouvement de troisième révolution industrielle[1], Milad Doueihi préfère l’idée de conversion[2]. L’inclusion de l’objet numérique a provoqué autant  d’inventions fécondes que d’attitudes de rejet. Régis Debray[3] n’a pas manqué d’exprimer son scepticisme à l’endroit du e-learning : « Communiquer est l’acte de transporter une information dans l’espace, transmettre c’est transporter une information dans le temps […] Il faut toujours un corps pour transmettre, c’est d’ailleurs là le hic du télé-enseignement et de l’éducation sur écran, c’est que le tuteur n’est pas là, il n’y a que le tuyau et ça ne marche pas vraiment ».

Les polémiques sont loin d’être closes.

L’observation de ce débat sur l’enseignement instrumenté par les « machines à communiquer[4] » nous donne à voir, à vivre et à questionner la transformation des usages pédagogiques. L’environnement instrumental des enseignants et des étudiants s’est métamorphosé, le livre papier a du composer avec le livre numérique, le tableau a opéré sa transformation chromatique en passant du noir au blanc, le cuir du cartable a cédé le pas aux plastiques des coques des terminaux.

La métamorphose des technologies utilisées dans le corps social s’est engagée mais il ne faut pas qu’elle se voile derrière un inutile « effet diligence[5] ». Nous risquons, si nous n’y prenons garde, de reproduire les anciens modèles avec de la nouveauté technologique, c’est-à-dire s’agiter pour ne rien transformer. Le changement attendu passe bien sûr par cette métamorphose engagée mais c’est aussi, et peut être surtout, l’attente d’une métanoia. Il faut que nous changions notre façon de penser parce que le numérique semble nous y pousser.

Dans chacun des cas, cela nous « condamne » à devenir intelligent (I), c’est en cela que nous devons proposer des scénarios pour exercer notre activité dans cet espace augmenté (II) et dans un temps qui se  modifie (III).

I. Moodle nous condamne à devenir intelligent

Je me permets de citer en titre, un passage d’un discours de Michel Serres[6] « Les nouvelles technologies nous ont condamnés à devenir intelligents, […] nous sommes condamnés à être inventifs, à être intelligents c’est-à-dire transparents ». La révolution copernicienne que nous vivons, chahute nos habitus scientifiques et pédagogiques[7]. Nous avons l’ardente obligation d’être intelligents, telle est la leçon première de Moodle. Une intelligence sociale et technologique où l’autre est toujours présent.

Nous nous éloignons doucement mais surement des dispositifs pédagogiques 1.0 construits sur le principe de l’unité de lieu, de temps et d’action (un cours minuté, qui réunit en un lieu physique le duo, enseignant, étudiant) pour aller vers un espace de formation augmenté. L’instrumentation des fonctionnalités de Moodle participe à la transformation de ce nouvel environnement. Être capable de circuler dans l’espace 2.0 devenu poreux c’est savoir faire preuve en même temps de ruse et d’esprit d’ingénierie. Notre feuille de route est tracée, elle nous oblige à composer entre la courbe et la ligne droite.

L’arrivée par effraction des méthodes instrumentées dans l’enseignement a complexifié les processus de formation, les routines[8] professionnelles ont du se réajuster, contraignant, dans un premier temps, les enseignants à bricoler[9] pour tenter de résoudre leurs problèmes immédiats. C’est une simple réponse instrumentale, à une question conceptuelle. Claude Levi Strauss dans la pensée sauvage nous donne les cadres de cette réflexion « Il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit, et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir[10] ».

Christophe Dejours [11] convoque l’esprit Grec de la Mètis : « Mètis pour les Grecs, c’était une intelligence qui agit par la ruse […] Se préoccupe surtout de l’efficacité et prend des libertés, ou se montre impertinente, avec les règles et avec les lois […] Le plus important sans doute dans les caractéristiques de cette intelligence, c’est qu’elle permet d’improviser, d’inventer des solutions, de trouver des chemins insolites, dans des solutions nouvelles, inconnues, inédites. C’est une intelligence rusée, mais aussi foncièrement inventive, créative, facétieuse parfois, insolente souvent. Les Grecs disent que c’est une intelligence courbe, c’est-à-dire qui ne suit pas les voies bien tracées du raisonnement logique. » (p 31).

La ruse, le bricolage, le braconnage ont leur logique en nous faisant prendre les chemins de traverse, la sérendipité a paradoxalement sa place dans la construction intellectuelle, mais elle ne peut être inscrite comme un principe stable de conception. Le génie[12], que nous nommerons ici la capacité à scénariser,  est notre horizon scientifique. S’obstiner à bricoler c’est s’engager sur la voie d’un possible échec expérimentation et / ou  se limiter à la production de l’exemplaire unique.  Il est possible que le liant entre les deux extrémités de ce segment  se nomme l’esprit collaboratif. Il ne se décrète pas cependant …

Choisir d’instrumenter un cours, un module, un enseignement (peu importe la granularité) ne relève pas, ne relève plus de la décision individuelle. Être intelligent, c’est s’obliger à aller vers l’autre, à s’extraire des silos dans lesquels nous aimons trop facilement nous claquemurer. À la façon des insectes sociaux[13], apprenons à œuvrer en groupe car la conception est résolument inscrite dans une chaine politico / technico / pédagogique.  Méfions nous cependant des idées reçues ; ce n’est pas Moodle, instance technologique, qui stimule la collaboration mais bien notre capacité et notre volonté (ou pas) à développer ces liens sociaux.

Le Président de l’Université, le DSI, les ingénieurs pédagogiques, les enseignants  et les étudiants sont inexorablement invités à collaborer. Voilà qui donne la dimension du chantier 2.0 ! Intelligences politique, sociale et technique au service de la définition d’un nouvel espace.

Dans un prochain épisode, nous découvrirons « l’espace ».

 

[1] Jeremy Rifkin, « La troisième révolution industrielle : Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde », Les liens qui libèrent, 2012

[2] Milad Doueihi, « La grande conversion numérique », La librairie du XXI ème siècle, Seuil, 2008

[3] Régis Debray «Communiquer et transmettre », BNF, 2000,

http://www.dailymotion.com/playlist...

[4] Jacques Perriault, « La logique de l’usage. Essai sur les machines à communiquer », Paris, Éd. L’Harmattan, 2008

[5] Universidad Presidente Carlos Antonio, « Tecnologia ou metologia » UNIPAC, Brazil, 2007, vidéo https://youtu.be/IJY-NIhdw_4idép

 

[6] Interstice – Intervention de Michel Serres lors des 40 ans de l’INRIA, 11 décembre 2007  – https://interstices.info/jcms/c_33030/les-nouvelles-technologies-revolution-culturelle-et-cognitive – 51ème minute et 40ème  seconde de la vidéo – Consultation le 14 septembre 2015

[7] Statut de l’enseignant chercheur, extrait : « Les enseignants-chercheurs ont une double mission d’enseignement et de recherche » – Article 2, Décret n°84-431 du 6 juin 1984 fixant les dispositions statutaires communes applicables aux enseignants-chercheurs et portant statut particulier du corps des professeurs des universités et du corps des maîtres de conférences.

[8] Jean-Paul Moiraud, « La routine pédagogique Un blog pour apprendre, apprendre avec un blog, 2015

[9] Claude Levi Strauss, « La pensée sauvage », Agora, 1962

[10] Ibid.

[11] Christophe Dejours, « Travail vivant, sexualité et travail »,  Petite bibliothèque Payot, 2009

[12] Génie, sens étymologique du mot ingénieur, celui qui conçoit des engins de guerre. Du vieux français engigneor « constructeur d’engins de guerre », dérivé de « engin » (Wikipédia)

[13] Guy Théraulaz, « Comment les insectes sociaux peuvent-ils nous aider à résoudre des problèmes complexes ?», création et cognition : Explorations cognitives des processus de conception, Mardaga, sous la direction de Mario Borillo et Jean-Pierre Goulette, 2002

[14] «Jean-Paul Moiraud, «Le blog, entre cadre universitaire et démarche personnelle d’éditorialisation, un objet de subversion scientifique ? » in «Les blogs juridique et la dématérialisation de la doctrine », sous la direction de Anne-Sophie Chambost,  LGDJ, 2014

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