NOUVELLES PEDAGOGIES

Enseignants-développeurs, une série de portraits-entretiens : j’enseigne, je code et je partage

Le premier épisode de cette série de portraits-entretiens à l’initiative de l’association Faire École Ensemble se consacre à Rémi Angot, professeur de mathématiques dans un collège du Gard, également formateur premier degré et culture numérique au sein de la Faculté d’éducation de Montpellier.

Plus on échange, plus on apprend

Membre de l’association Sésamath (auteur de manuels et cahiers scolaires dont les contenus sont édités sous licence libre et téléchargeables gratuitement sur Internet), du CRAP (Cercle de recherche et d’action pédagogiques) et de l’ICEM 34 (qui représente le mouvement Freinet dans le département de l’Hérault), Rémi Angot est à l’origine du projet coopmaths.fr et du développement de MathALEA (exercices de mathématiques à données aléatoires pour smartphone, ordinateur ou sortie papier).

Comment êtes-vous devenu enseignant-développeur ? Ce que vous avez mis en œuvre et développé résulte d’un engagement bénévole, que l’on pourrait qualifier de « militant ». Comment est née cette « vocation » ?

En effet, c’est un travail entièrement bénévole, animé par la passion. En sortant de l’IUFM, je sentais que j’avais un besoin de formation continue. Je me posais encore beaucoup de questions, et j’ai trouvé les réponses à certaines de ces questions dans des communautés d’enseignants, notamment avec l’association Sésamath, qui avait développé un logiciel que j’utilisais, Mathenpoche. Je me suis rapproché de cette communauté pour participer à la rédaction d’un cahier d’exercices libre de droits, et j’ai trouvé là un formidable lieu de formation continue. Les fiches d’exercices, que je ne réalisais que pour mes élèves, pouvaient être relues par d’autres professeurs, améliorées au fil de nos échanges. A partir de là, cela m’a paru important de faire mon métier en collaboration avec d’autres enseignants.

Vous aviez déjà une compétence en informatique ?

En classe préparatoire puis en licence de Mathématiques, il y avait un enseignement de la programmation. Mais je me suis essentiellement formé en autodidacte, ayant développé très jeune une passion pour l’informatique.

L’association Sésamath a été créée en 2001. On peut dire que cette initiative fut tout à fait pionnière…

Au départ, Sésamath a regroupé des enseignants qui, chacun dans leur coin, avaient développé leurs propres sites. Ils ont éprouvé le besoin de se réunir et ont commencé entre autres à développer Mathenpoche (en 2003) qui a été utilisé par de nombreux enseignants. C’est vrai qu’il y avait quelque chose d’assez novateur dans leur approche. Au début des années 2000, Internet commençait à prendre une grande part et ouvrait des possibilités d’échanges qu’on n’avait pas auparavant. Dans une salle des professeurs, la communication n’est pas toujours évidente. Le fait de mettre de la distance et de se retrouver sur internet ouvrait plein de possibilités.

D’autres initiatives, plus ou moins contemporaines de Sésamath, n’ont pas forcément rencontré le même succès. Comment l’expliquez-vous ?

Sésamath a en effet « pris » à un moment donné ; c’est une concordance de plein de facteurs… Mais avant tout, cela repose sur des personnalités incroyables, des gens qui sont prêts à consacrer beaucoup de temps à un projet, par passion. Maintenant, ça devient plus compliqué. Ces dernières années, on a demandé de plus en plus aux professeurs, on se retrouve débordé par toute une série de charges administratives… Et quand on est débordé, on a moins de temps pour le bénévolat. C’est aussi pour cela que ça a davantage fonctionné avec des enseignants de collège qu’avec des enseignants de lycée…

Parlons à présent du site coopmaths.fr auquel vous participez… Vous êtes une quinzaine de contributeurs. Concrètement, comment participez-vous au site ?

En fait, je suis à l’origine de ce site Internet. Nous étions plusieurs collègues à participer aux travaux de l’ICEM 34 (Institut coopératif de l’école moderne) ; on travaillait notamment sur la coopération entre élèves et la personnalisation des apprentissages. Dans ce cadre-là, on avait besoin d’avoir un matériel adéquat. Pour que les élèves puissent travailler selon leurs rythmes respectifs, qu’ils puissent refaire des exercices pour s’entraîner, avoir un plan de travail, refaire des évaluations quand la première évaluation n’a pas été satisfaisante, il nous fallait des ressources supplémentaires, qu’on ne trouve pas dans les manuels existants. J’ai commencé à créer des exercices en ce sens, des collègues ont pris le relais… Il se trouve qu’à côté de ce travail de création de fiches, j’aime bien programmer… Au début, j’utilisais le langage de programmation Python, mais que seuls des enseignants avec un bon niveau de programmation pouvaient vraiment utiliser. Je suis ensuite passé à Javascript, dans l’idée que ça puisse être sur un navigateur internet. J’ai alors commencé à développer MathALÉA, un générateur d’exercices aléatoires corrigés de mathématiques. J’ai fait les trente premiers exercices tout seul, et peu à peu des collègues intéressés sont venus faire des relectures, proposer des améliorations. Des collègues programmateurs (Jean-Claude Lhote, Sébastien Lozano, Stéphane Guyon et  Erwan Duplessy ) nous ont aussi rejoints. Aujourd’hui, on a un groupe de discussion sur Slack ; j’essaie de coordonner, de relancer un peu tout le monde, en quelque sorte tout un travail de gestion de communauté ; et puis je programme des exercices, j’essaie d’améliorer le moteur, et je coordonne la mise en place du code.

Quel temps y consacrez-vous ?

Je ne sais pas précisément : 10 à 20 heures par semaine. Cela représente beaucoup de temps, mais est-ce du loisir, ou du travail ? Quand on programme, c’est aussi une passion. Et puis il y a un vrai plaisir à échanger avec les collègues ; et aussi lorsqu’on a des retours d’élèves ou de parents d’élèves…

Au-delà du plaisir que vous évoquez, de se sentir relié à une communauté, de pouvoir échanger ; dans votre activité même d’enseignant, au quotidien, quelle serait la « plus-value » pédagogique de ce travail en commun ?

Au début de ma carrière, cela m’a d’abord apporté des outils technologiques (utiliser d’avantage d’animations, mettre le cahier de textes sur internet) qui ont facilité mon enseignement des mathématiques. Par la suite, le fait d’échanger avec de nombreux collègues m’a fait grandir en termes de pédagogie, et m’a conduit à rencontrer des courants pédagogiques différents. J’ai ainsi découvert tout ce qui est pédagogie de la coopération, le courant Freinet, qui ne faisaient pas partie de ma formation initiale. Le mouvement Freinet dans son ensemble m’a beaucoup apporté.

Et dans la classe et dans votre rapport aux élèves, comment cela a-t-il modifié votre pédagogie ?

Il y a plusieurs aspects. Cela passe tout d’abord par une forte utilisation des TICE au quotidien, en déposant beaucoup de choses sur internet, ce qui a pu faciliter la communication avec les élèves. Ensuite, autour des pédagogies de la coopération, j’ai essayé de mettre en place ce qu’on appelle la « boucle évaluative » (qui autorise les élèves à reprendre leurs entraînements suite à une évaluation non réussie). Cela fait partie des outils que j’ai mis en place, qui n’auraient pas été possibles sans les outils numériques. Dans le même ordre d’idées, il y a eu l’envie de développer des plans de travail, de dire que chacun progresse à son rythme, de donner aux élèves des ressources sur internet pour qu’ils puissent réviser, préparer des exercices…

Comment l’institution apprécie-t-elle ou évalue-t-elle cette partie de votre travail ?

Pendant une dizaine d’années, j’ai eu d’excellents rapports avec l’inspection académique, que je tenais au courant des nouveautés, de ce qui se passait sur internet. Peu à peu sont arrivés de nouveaux inspecteurs que j’ai moins eu l’occasion de fréquenter, et j’ai maintenant un rapport plus distant…

Avez-vous senti que le fait d’avoir recours à des communs pédagogiques puisse être susceptible d’éveiller une certaine méfiance de la part de l’institution ?

Ils sont intéressés par beaucoup de choses, mais il peut aussi y avoir une volonté de contrôle, et le fait qu’il existe une communication entre enseignants qui ne passe pas par eux peut éventuellement poser problème. On est dans une administration qui a un fonctionnement très vertical, alors qu’Internet est très horizontal : ce sont deux cultures différentes…

Vous vous référez beaucoup au concept de coopération, qui est d’ailleurs présent dans l’intitulé de votre site coopmaths.fr. Cela vous met-il en relation avec d’autres mouvements coopératifs ?

Le lien se fait autour du mouvement Freinet et de l’ICEM, autour du CRAP (Cercle de recherche et d’action pédagogiques) et des cahiers pédagogiques… J’ai découvert l’ICEM assez récemment, voilà 5 ans, et j’ai beaucoup appris de ce mouvement. J’avais une formation autour des mathématiques et de l’enseignement didactique de ma discipline, mais je pouvais être mal à l’aise lorsqu’il s’agissait de faire autre chose : par exemple, en tant que professeur principal, on nous demande d’animer des heures de vie de classe. Par le biais de la coopération, j’ai appris à utiliser de nouveaux outils et de nouvelles pratiques, comme le conseil coopératif des élèves, la possibilité de libérer et d’organiser la parole des élèves. Plus largement, derrière l’esprit coopératif il y a une certaine sensibilité « politique » liée au vivre-ensemble, et la conviction que tout ne doit pas être commercial. On peut produire des richesses sans être nécessairement dans un modèle commercial.

Et s’il arrivait qu’un éditeur vous contacte pour vous passer commande d’un un logiciel ou un programme ?

En tant qu’enseignant, j’ai besoin que les ressources que j’utilise soient libres de droits. Je ne veux pas prendre une ressource et l’utiliser telle quelle avec mes élèves ; je veux pouvoir l’adapter à ma classe, à ce que je fais et ressens. Dans mes premières années d’enseignement, je me retrouvais à recopier des exercices de manuels pour pouvoir ensuite les modifier, et je perdais un temps fou. Lorsque des éditeurs proposent des choses qui sont fermées, ça bloque ma pratique et ça me gêne dans mon travail. Auparavant avec Sésamath, aujourd’hui avec coopmath.fr, l’enseignant qui est intéressé peut télécharger tel ou tel fichier sous au format LibreOffice ou au format laTeX, le modifier et en faire ce qu’il veut. Je suis très attaché à cela.

Pour autant, lorsqu’on dit que quelque chose doit être libre, ça ne signifie pas automatiquement que ce doit être gratuit. Cela ne me choquerait pas qu’un éditeur se dise intéressé par les exercices MathALÉA, avec le souci de développer des exercices pour le lycée, par exemple. S’ils sont prêts à payer pour quelque chose qui reste ouvert, ça peut m’intéresser. Je fais beaucoup d’heures supplémentaires et bénévoles par rapport à mon métier d’enseignant. Si quelques-unes de ces heures peuvent être rémunérées pour développer tel ou tel projet, pourquoi pas ? Mais je resterai inflexible sur la question de la licence. C’est toute la logique des communs : le savoir ne doit pas appartenir à quelqu’un, ça doit se partager…

Je considère que je suis fonctionnaire et que je rends une mission de service public… Je le fais pour mes élèves et quand je mets des choses sur internet, si ça peut servir à d’autres élèves, tant mieux… Avec des collégiens, on sent quand on arrive à les accrocher, quand ils progressent. En tant qu’adolescents, ils ne vont pas nécessairement l’exprimer, mais cela arrive parfois, et c’est alors vraiment gratifiant. Il en va de même avec les futurs professeurs des écoles, des étudiantes qui sont en licence ou en master, que je forme à la Faculté d’éducation de Montpellier.

De toute façon, j’ai beaucoup de plaisir à faire le métier que j’exerce. Je dois beaucoup au service public de l’éducation, qui m’a élevé socialement ; et j’avais envie d’aider, d’être dans l’échange…

Quelles seraient vos attentes par rapport à l’association Faire École Ensemble ? 

Je suis curieux de pouvoir mutualiser avec des collègues. Plus on échange avec des gens qui ont des parcours différents, plus on apprend. Toutefois, lorsqu’on devient enseignant-développeur, il ne faut pas oublier que notre métier est d’enseigner. Je suis un professionnel de l’éducation nationale, et je ne veux pas devenir un professionnel de l’informatique, même si je passe beaucoup de temps à apprendre ce qui n’est pas mon cœur de métier.

Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

Votre opinion sur cet article ?

Génial !
0
Chouette
1
J'aime
2
Dubitatif
0
Bof
0

Tu pourrais aussi aimer

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Plus d’articles:NOUVELLES PEDAGOGIES